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Des économistes américains critiquent la "science économique"

Publié le mercredi 14 décembre 2016 . 4 min. 25

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Ces dernières semaines ont vu nombre d’économistes américains, et non des moindres, exprimer de sérieux doute sur la nature scientifique de leur profession.

 

Récemment de passage à Paris, le prix de la Banque de Suède 2013 Robert Shiller affirme que les économistes souffrent d’un syndrome scientiste : « tout le monde veut être Einstein » ! De ce fait, ils cherchent à développer des études élégantes mais qui interprètent de manière excessive les comportements humains.

 

A la question de savoir si la discipline économique est une science, il préfère la qualifier de « science morale », faisant référence au discours présenté en 1968 par l’économiste américain Kenneth Boulding. Celui-ci réfutait l’idée d’une science neutre et considérait comme un mythe le fait d’affirmer que la réflexion économique permet de découvrir les lois d’un monde sans changement car il n’existe pas une réalité économique intangible dont les lois attendraient d’être découvertes. « Les économistes cherchent trop à se présenter comme des scientifiques », conclut un brin désabusé Robert Shiller.

 

De son côté, dans une conférence où il tente de tirer les leçons de la crise, Paul Krugman se désole qu’elle n’ait pas fait changer d’avis les économistes dominants qui professent des politiques libérales. Je cite : « ils utilisent les faits de la même façon qu’un ivrogne se sert d’un lampadaire : pour les soutenir, pas pour les éclairer » !

 

Alors que l’association stagnation – inflation avait forcé à la remise en cause des politiques keynésiennes dans les années 1970, la grande crise entamée depuis 2007 n’a pas eu les mêmes effets. « Cette asymétrie est troublante et suggère que la politique et l’idéologie ont déformé notre discipline », conclut un Kugman dépité.

 

Mais l’attaque la plus virulente est venue du théoricien de la croissance endogène et nouvel économiste en chef de la Banque mondiale, Paul Romer. Il démarre un article récent intitulé « Le problème avec la macroéconomie » par ce constat : « j’ai observé plus de trois décennies de régression intellectuelle » !

 

Paul Romer présente, avec une ironie ravageuse, plusieurs arguments très techniques démontrant que l’économie dominante préfère inventer des chocs venus de nulle part pour expliquer les variations de la croissance plutôt que d’essayer de comprendre le comportement des agents économiques. Il dénonce des approches statistiques préférant estimer des paramètres à faible marge d’erreur mais sans signification plutôt que des paramètres ayant du sens, même si la marge d’erreur est plus grande.

 

Et Romer y ajoute deux choses : il dénonce, nommément, l’incurie des travaux d’économistes dominants connus comme Robert Lucas, Thomas Sargent et d’autres ; et il fournit une explication du pourquoi les économistes ont suivi le mauvais chemin au cours des dernières décennies. Trois raisons sont avancées :

- D’abord, les économistes dominants fonctionnent comme un groupe fermé, je cite « monolithique »,  « avec un sens de l’identification au groupe digne de la foi religieuse », « trop sûrs d’eux-mêmes », avec « un fort sens des frontières entre le groupe et les autres » et « un mépris et un désintérêt pour les idées, les opinions et les travaux des experts qui ne font pas partie du groupe ». A croire qu’il avait lu le Cahuc/Zylberberg

- Ensuite, un sens du conformisme, avec une admiration et un respect de l’autorité établie qui conduit à nier les faits s’ils remettent en cause cette autorité

- Enfin, un sens de la défense du groupe qui conduit à ce que les économistes dominants se sentent plus engagés par leur réseau que par la réalité économique.

 

Ces critiques sont dures. Elles sont le fruit d’un économiste lui-même accepté et reconnu, jusque-là, par la science économique dominante.

 

Après les livres de Jean Tirole et de Cahuc/Zylberberg, on voit que, malheureusement, la France est dans le même bateau. Et c’est très dommageable. L’économie a pris une place importante dans nos débats démocratiques. La réflexion économique est puissante et peut nous aider à faire des choix. Mais à deux conditions : elle doit être sérieuse et ouverte au pluralisme des méthodes et des idées.

 

Christian Chavagneux, Des économistes américains critiquent la "science économique", une vidéo Xerfi Canal TV.


Mots clés :

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