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Bla Bla banque : décrypter le discours du lobby bancaire

Publié le mercredi 16 septembre 2015 . 12 min. 30

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Xerfi Canal TV a reçu Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l’Université Paris 1 - Panthéon Sorbone.

Jézabel Couppey-Soubeyran estime notamment que les règles en l’état ne sont pas aussi contraignantes que ne le disent les banques. Ce discours des banques, qui vise à freiner l’inflation réglementaire dont ils se disent victimes, c’est l’objet de son dernier livre : « Blablabanque. Le discours de l’inaction » (Editions Michalon). Et à la lire, les banques n’ont rien inventé…Tout est dans l’ouvrage « Deux siècles de rhétorique réactionnaire » d’Albert Hirschman, économiste mais aussi sociologue et philosophe…


"Ce livre d’Albert Hirschman est formidablement éclairant. Il met en lumière les arguments type utilisés par ceux qui s’étaient opposés aux réformes du progrès social, de la révolution française jusqu’à la création de l’état providence. Ces arguments sont de trois type nous dit Hirschman :


- « l’effet pervers » : gardez-vous de réformer ou vous obtiendrez l’effet contraire à celui recherché !
- « l’inanité » : Gardez-vous de réformer car cela ne sert à rien !
- « la mise en péril » : Gardez-vous de réformer car vous casserez ce qui fonctionne !


C’est aux réformes du progrès social que s’intéressait Albert Hirschman, mais en le lisant, la transposition aux réformes bancaires et financières m’est apparue évidente : on retrouve exactement ces 3 figures rhétoriques dans le discours actuel du lobby bancaire pour s’opposer aux réformes bancaires et financières. En bref, les réactionnaires d’aujourd’hui sont dans la banque, le progrès qu’ils refusent est celui de la stabilité financière, pourtant essentiel au bien-être des citoyens, car le mal-être de nos sociétés a grandement à voir avec les débordements de la finance.


On va prendre les arguments typiques et les illustrer par des exemples… Pour commencer par l’effet pervers, «le remède pire que le mal », vous dîtes qu’il permet notamment d’agiter « l’épouvantail » du shadow banking… Expliquez-nous cela… 

 

L’argument de l’effet pervers se veut subtil et même puisé à la source de la science car les chercheurs adorent découvrir des effets pervers. Appliqué aux réformes bancaires, c’est l’idée que si l’on calibre mal une nouvelle règle prudentielle, elle produira le contraire de ce qui est recherché : le risque porté par le secteur bancaire serait accru par la volonté même de le réduire, argument choc de l’effet pervers !
Et cela va jusqu’à dire que plus on renforce la réglementation, en élevant par exemple les exigences de fonds propres, plus on alimente le shadow banking – le secteur bancaire fantôme –, ce qui distille l’idée que «Plus on régule et plus on dérégule» (comble de l’effet pervers !).


Et cet argument est faux ?


Bien sûr que lorsqu’on met en place une nouvelle règle, il peut y avoir un effet pervers. La manipulation rhétorique ici consiste à transformer cette éventualité en fatalité, à faire comme si l’effet pervers était systématiquement la conséquence de toute nouvelle règle. Or ce n’est pas une fatalité.
Pour en revenir au shadow banking, il a, c’est vrai, poursuivi son essor depuis la crise – il est évalué aujourd’hui au niveau mondial à 75000 milliards de dollars contre 62000 en 2007.
Et cela provient sans doute en partie de transferts de risques entre les banques un peu plus réglementées qu’avant et les entités du shadow banking qui elles ne le sont pas ou beaucoup moins. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer à renforcer la réglementation des banques. Cela veut dire que, dans le même temps, il faut freiner l’essor du shadow banking, notamment en coupant les cordons qui relient les banques aux entités du shadow banking (lignes de crédits aux véhicules de titrisation, prêts aux hedge funds, repos…)


Sur le deuxième argument typique, le « cela ne sert à rien », vous dîtes que « l’art du rhétoricien réactionnaire expert en arguments d’inanité consiste à démasquer les trompe-l’œil ». Auriez-vous un exemple ?


L’inanité, c’est un argument beaucoup plus froid que le précédent. Alors qu’il pourrait paraître plus faible, il est au contraire assez mortifiant. Il consiste à dire que toute tentative de changement est vouée à l’échec, que les structures resteront intactes, qu’on ne pourra pas les transformer et que par conséquent le changement n’est jamais que « trompe-l’oeil et illusion » (Albert Hirschman l’explique vraiment bien !).


Alors quels sont ces illusions, ces « trompe l’œil » dans le cas de la banque ?


Dans la logique de l’inanité, l’illusion c’est l’action du régulateur. Le régulateur fait comme si il pouvait agir mais de toute façon il ne le peut pas car le système est régi par sa propre loi. C’est la croyance imposée dans cette logique là – on pense immédiatement à la loi de l’efficience des marchés qui, dans les années 1990-2000, avait de nombreux adeptes : si vous croyez que le marché est efficient, qu’il s’autorégule et qu’il est impitoyable, à quoi bon faire intervenir un régulateur, à quoi bon des réglementations, tout cela ne fera qu’entraver son bon fonctionnement.


La crise est passée par là et aujourd’hui il faudrait vraiment avoir passé ces dix dernières années sur une île déserte avec de vieux manuels de finance pour croire encore à l’efficience des marchés. Mais les rhétoriciens de l’inanité ont trouvé de quoi construire un nouveau paradoxe subtil : à quoi bon vouloir réguler un système financier intrinsèquement instable. Le régulateur est tourné en ridicule tel un Don Quichotte face aux moulins à vent. C’est une vision caricaturale qui jette le discrédit sur le régulateur et cela s’accompagne souvent de mots assez durs : le régulateur sera ainsi par exemple traité d’« irresponsable » quand il veut réformer la structure du secteur bancaire européen !


C’est donc au régulateur de se défendre contre cet argument...


Oui mais le problème, c’est qu’il s’en défend assez mal ! En matière de régulation financière, le législateur prête souvent le flan à l’inanité, bien aidé d’ailleurs par le lobby bancaire dont l’action valide ainsi le discours d’inanité qu’il tient. La loi bancaire française de séparation votée en juillet 2013 est un bon exemple de trompe-l’œil. Quoi qu’on pense sur le fond de la séparation, cette loi ne fait pas ce qui avait été annoncé qu’elle ferait.

En annonçant ce qu’on ne fera pas et en ne faisant pas ce qui aurait permis de tenir ce qu’on annonce, comment ne pas passer pour un imposteur ?

Enfin, Troisième argument de la rhétorique « réactionnaire » selon Hirschman repris par le monde bancaire, c’est la mise en péril : « ceci tuera cela ». Là, l’exemple qui vient tout de suite en tête, c’est « Plus on régule, moins on favorise le financement de l’économie réelle et donc la croissance ».

 

Cet argument est-elle une pure figure rhétorique ?  


Troisième mode de défense du statu quo, troisième argument du discours de l’inaction, « la mise en péril ». Ici la subtilité consiste à dire quelque chose du type : « tout cela c’est très bien, mais cela se paiera ! ». Vous voulez plus de stabilité, des banques mieux encadrées, ok, mais cela rendra le crédit plus cher, plus rare. C’est l’idée d’un arbitrage incontournable, valable en tout lieu en tout temps entre stabilité et croissance. Plus de stabilité, ce serait nécessairement moins de croissance.


Tout cela dans un contexte d’angoisse profonde sur la croissance de demain qui rend très perméable à ce genre d’argument. Au XVIIIème, au XXème, les réactionnaires défendaient la thèse de la mise en péril de la liberté par la démocratie. La déclinaison actuelle, c’est la thèse de la mise en péril de la croissance par la stabilité financière. Dans la façon dont votre question est formulée, je vous sens vous même très réceptif à ce genre d’argument.


Alors justement, expliquez-moi : plus de stabilité, ce n’est pas forcément moins de crédit, moins de financement, moins de croissance ?


Pour y répondre, il faut observer la relation entre finance et croissance : la finance est un moteur de la croissance jusqu’à un certain seuil. Or ce seuil est aujourd’hui largement dépassé. Trop de banques trop de finance tuent aujourd’hui la croissance. Donc réduire le poids de la finance, rétablir la stabilité financière ce n’est pas mettre en péril la croissance, c’est au contraire se donner une chance de la réinstaller sur des bases plus saines.
Je voudrais que l’on termine en évoquant la portée de ce discours dans l’opinion publique qui tient en grande partie les banques responsables de la crise de 2007. Comment expliquer le peu de pression citoyenne pour plus de régulation ?

 

Faut-il admettre que le citoyen est un non-initié qui se laisse forcément avoir par la rhétorique des communicants des banques ?


Vous avez raison c’est assez paradoxal. Le bank bashing est la mode au café du commerce et pourtant il y a très peu de pression citoyenne pour un encadrement plus strict des banques. Il faut dire que ce ne sont pas des débats faciles d’accès et
que les arguments qui viennent d’être évoqués dissipent autour un épais écran de fumée.


Pourtant, la rhétorique semble assez simple à décrypter, à vous lire (et à vous entendre)…


Ces arguments rhétoriques sont d’une simplicité assez désarmante, très séduisants, subtiles juste ce qu’il faut ! Maniés en outre par des gens très intelligents, une élite qui au passage ferait mieux de mettre son brillant esprit au service de l’intérêt général (comme elle est censée d’ailleurs s’y engager en sortant de l’ENA), plutôt qu’au service du seul intérêt du secteur bancaire.
Ces arguments opèrent une véritable capture intellectuelle. Ce qui veut dire que même ceux qui n’ont strictement rien à y gagner finissent par les défendre.
L’indépendance est en danger, celle des économistes, celle de la presse, des médias, ainsi que des réseaux sociaux même si on l’impression d’y avoir un plus grand espace de liberté. Il faut absolument préserver des décryptages indépendants pour que ces questions cruciales de stabilité financière reviennent au cœur du débat public, et ne disparaissent pas sous la chape de plomb que cette rhétorique du lobby bancaire s’applique à déverser."


 

Jézabel Couppey-Soubeyran, Bla Bla banque : décrypter le discours du lobby bancaire, une vidéo Xerfi Canal TV


D'APRÈS LE LIVRE :

Blablabanque - Le discours de l'inaction

Blablabanque - Le discours de l'inaction

Auteur : Jézabel Couppey-Soubeyran
Date de parution : 10/09/2015
Éditeur : Michalon
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