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Information économique : l'intox à flux tendus

Publié le mardi 10 septembre 2013 . 8 min. 23

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"Le volume d'informations stockées dans les mémoires informatiques serait en train de doubler tous les deux ou trois ans. Le monde de l'économie et de l'entreprise va donc devoir repenser entièrement son rapport à l'information et aux menaces d'intoxication.


Comment faire face à ce que l'on appelle aujourd'hui l' « infobésité » ?

D'abord, on a un peu trop tendance à ne regarder les données que sous l'angle de leur volumétrie. C'est ce que reflète bien le terme Big data et le risque d'infobésité. Mais surtout, il faut savoir que les données qui nourrissent les mémoires informatiques ne sont pas produites par hasard. Ne pas perdre de vue que la  qualité de ces données n'est pas garantie. Quand on introduit en masse des données dans les ordinateurs pour les traiter par des algorithmes, on fait trop souvent l'impasse l'effet GIGO, c'est à dire Garbage In, Garbage out. GIGO, on pourrait traduite cette expression par  rentrez y des foutaises, vous en sortirez des foutaises.


Mais n'êtes-vous pas en train de rejeter le progrès ouvert par les capacités de stockage et de traitement automatisé de l'information ?

Non, pas du tout sûr, le Big Data peut s'avérer un outil fantastique. C'est un outil de productivité, c'est aussi une aide précieuse à l'analyse. Il ne fait aucun doute que le traitement massif des données ouvre des perspectives passionnantes. Ce que je crains, ce sont les conséquences de l'idéologie prônée par les promoteurs du Big Data sur la qualité des informations et des analyses. D'autant que le Big Data est aussi un big Business : un marché de 50 milliards de dollars par an selon certaines sources. Des sources bien entendu elle-même invérifiables.
Je remarque que vous avez utilisé le mot  « idéologie » !
Oui, une véritable idéologie. Si vous me le permettez, je vais vous citer un passage de ce livre, un des nombreux publiés ces derniers temps dans le monde anglo-saxon sur le Big Data. Ses deux auteurs sont un très sérieux professeur d'Oxford, et un collaborateur de The Economist spécialiste du Big Data. Une phrase a retenu mon attention : « en tant qu'êtres humains nous avons été conditionnés pour chercher à comprendre les causes des phénomènes (…). Mais avec l'avènement du Big data, nous n'avons plus besoin d'être obsédé par cette causalité. A la place, nous allons découvrir des corrélations entre les phénomènes qui vont nous apprendre énormément ».  


Autrement dit, plus besoin de connaître les causes, il suffit d'identifier des corrélations. C'est cela qui vous choque ?

Oui, c'est exactement cela : il n'est plus nécessaire de comprendre, mais il suffit de détecter des corrélations. On se fiche des liens de causalité, en oubliant au passage qu'une corrélation n'est pas la preuve d'un lien de cause à effet. C'est comme si la signification n'avait plus d'importance. C'est du véritable obscurantisme !  J'irai même jusqu'à dire qu'une telle approche nous ferait entrer dans une ère « d'infobscurité ». C'est un retour au moyen âge de la réflexion !


Est-ce que tout cela n'ouvre pas aussi la porte à toutes les manipulations possibles, puisqu'on ne contrôle plus  l'information ?  

La manipulation de l'information est vieille comme le monde. Mais ce qui a changé, c'est sa vitesse de propagation et notre rapport au temps. Avec les nouvelles technologies, c'est tout tout de suite, et pour le moins cher possible. Prenez les médias. Ils sont gavés de flux d'information seconde par seconde. En tant que journalistes, vous savez bien que dans les rédactions  l'urgence a tué la prudence. On ne compte plus les erreurs et les manipulations dans les dépêches d'agence. On ne compte plus les informations non vérifiées des réseaux sociaux reprises instantanément des centaines de sites, même ceux adossés aux titres les plus sérieux.


Vous pointez les médias, mais la menace n'est-elle pas la même dans votre métier, les études ?

Vous avez raison, nous n'échappons pas à ce risque de manipulation. Nous sommes passés de la rareté des données à la surabondance. D'ailleurs, on peut désormais aller jusqu'à automatiser des études, rédaction comprise. Pourquoi payer un salaire d'expert quand un ordinateur connecté à Google et des bases de données peut le faire ? Mais c'est oublier que ces bases de données et les informations collectées par les moteurs de recherches sont truffées de fausses informations, de rapports orientés qui sont disponibles pour servir une cause bien précise. Ce n'est plus seulement un problème d'infobésité que l'on a à résoudre. Il faut surtout faire face à l'intoxication de l'information, ce que j'appelle l'infotoxication.


Manipuler l'information n'a donc jamais été aussi facile ?  

Je vais vous donner un exemple significatif. On trouve de multiple citations d'un personnage tristement célèbre qui aurait déclaré qu' « un mensonge répété dix fois reste un mensonge ; mais répété dix mille fois, il devient une vérité ». Des centaines de références sur Google l'attribuent à Adolf Hitler. Mais le cas même de cette citation est passionnant. En cherchant bien sur internet, on trouve aussi des références à d'autres, comme l'humoriste Pierre Dac. En vérité, vous pouvez toujours chercher sur Google, sur les blogs et les forums, vous verrez la citation mille fois répétée, sans aucune preuve de son authenticité.


Si je vous ai bien compris, nous sommes entrées dans un monde ou l'on peut produire industriellement du mensonge qui sera relayé par les médias. On produit des fausses vérités pour servir des intérêts économiques ou politiques ?

C'est une évidence. Gardons  bien en tête qu'une information n'est jamais produite par hasard. Elle n'est jamais non plus diffusée par hasard. Et rappelons-nous bien que les acteurs économiques et les lobbys disposent de moyens considérables pour maîtriser leur communication. Des moyens bien plus importants que les contrepouvoirs comme la presse qui elle, a de moins en moins de moyen d'investigation. Quant aux bases de données, elles se contentent généralement de stocker et de diffuser sans jamais filtrer.


Mais alors comment s'y retrouver dans cette « infobscurité » et face aux dangers de cette « infotoxication » ?

D' abord, il faut prendre conscience que cette infotoxication progresse aussi vite que l'information. Plus que jamais, il faut être attentif aux capacités humaines d'analyse et de synthèse, mais aussi à l'indépendance intellectuelle et donc financière des acteurs produisent et diffusent de l'information."

Laurent Faibis, Information économique : l'intox à flux tendus, une vidéo Xerfi Canal


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