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Dire, ne pas dire : du bon usage de la langue managériale

Publié le lundi 7 décembre 2020 . 4 min. 09

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Avec ce règne sans partage du digital et des tableaux de bord qui nous gouvernent de plus en plus, sommes-nous définitivement entrés dans cette ère d’analphabétisme postlittéraire que redoutait George Orwell ? 


 « Si vous avez un mot comme « bon » », proclamait l’un des personnages de son célèbre roman 1984, « quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « double-plusbon ».


Il faut pourtant constater que, dans les entreprises aujourd’hui, nous n’en sommes pas encore là. La résistance s’organise, jusque dans la formation des futurs managers, pour contrer ce mouvement de diminution continue du champ lexical. D’abord parce qu’il faut bien constater que le manager dirigeant est par essence l’auteur de nombreux textes placés sous son imprimatur et sa responsabilité : déclarations, discours ou rapports d’activité, tous ces textes sont signés de sa main et de son nom. On s’aperçoit dans le même temps que les profils littéraires sont de plus en plus recherchés du fait de leur maîtrise de la communication écrite et de leur ouverture culturelle et esthétique qui enrichissent naturellement les relations de travail.
En bref, la vie des organisations ne permet pas d’échapper à une certaine maîtrise de la langue et c’est pourquoi l’ouvrage publié par la commission du dictionnaire de l’Académie Française, Dire, ne pas dire, mérite toute votre attention.


Comme l’explique Hélène Carrère d’Encausse dans la préface, il s’agit-là d’un tome qui « recense les emplois fautifs, les usages ou extensions de sens abusifs, les contresens, (…) et tous (les) accidents de la langue » (p. 8) En bref, un ouvrage amusant qui se contente de nous donner des conseils et nous pousse à réfléchir au juste emploi des mots, notamment des mots nouveaux issus de la langue quotidienne. Et ce pour notre plus grand plaisir afin de « mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire » selon le vœu de Victor Hugo en personne.


Notons que les rédacteurs de ce livre sont visiblement sensibles aux mots que nous utilisons dans la vie professionnelle :
-dans le cas des établissements commerciaux par exemple, devons-nous dire « à » ou « chez » ? Eh bien on apprend que plusieurs cas sont possibles (p. 17-18) : si la raison sociale est liée à une chose nous dirons « je vais au Bon marché ». Mais on doit traiter, nous disent les académiciens et académiciennes, comme « nom de chose ce qui était autrefois un nom de personne : Aller à la Samaritaine », mais on doit désigner comme nom de personne un nom de chose lorsque, autre exemple ici : « Je vais chez Mercedes ».


-de même aux managers qui voudraient contester une décision stratégique, plutôt que d’apposer leur véto, on leur conseillera d’opposer, au sens du latin opponerer, leur véto. En effet lorsqu’on appose, c’est pour appliquer quelque chose sur quelque chose d’autre, au sens « d’apposer un visa sur un passeport ou sa signature en bas d’un acte officiel » (p. 46).


- évitons également si possible, pour une proposition commerciale, l’expression de « propale », car il n’est pas sûr, indiquent avec ironie les auteurs, « qu’il soit nécessaire de faire de la langue un champ d’expérimentation ressemblant au laboratoire de quelque savant à demi fou, surtout si l’on se souvient que, dans le récit de Shelley, le monstre finit par se retourner contre son créateur ». Sans plus d’explications…


Enfin l’ouvrage nous rendra attentif aux abus de langage : ainsi on se gardera bien de « candidater » à un poste, car « on n’avocate pas, on ne lauréate pas ». On se contentera de poser sa candidature, chez McKinsey, chez Orange ou chez EDF, par exemple. On fera également attention aux tics de langage : « je travaille sur Paris », expression que l’on évitera d’employer, ou aux confusions, lorsqu’on ne sait plus faire de différence entre « implémenter » et « implanter », entre « pontife et poncif », entrepreneurial et entreprenarial, lequel ne se dit pas.


Enfin on évitera autant que faire se peut de « solutionner » les problèmes. On se satisfera en revanche de solutionner une énigme, tandis qu’on se contentera, de temps à autre, de traiter des affaires courantes...


Réf.

Commission du dictionnaire de l’Académie Française, Dire, ne pas dire L’intégrale, Editions Philippe Rey, 2020, Paris.


D'APRÈS LE LIVRE :

Dire, ne pas dire

Dire, ne pas dire

Auteur : Académie Française
Date de parution : 17/09/2020
Éditeur : Philippe Rey
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