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Pour tenter d’en finir avec la contagion, nous sommes donc assignés à résidence et condamnés, pour notre bien, à rester loin les uns des autres. Un mètre ou deux, peut-être davantage, personne ne sait très bien dire. Nos prochains risquent quelques temps de demeurer nos lointains, dans la mesure où les gestes barrières sont appelés à  conditionner nos rapports aux autres pour longtemps.


Une partie du travail passera donc en télétravail. Alors nous n’aurons plus à enfourcher un vélo ou à héler un taxi pour atteindre le lieu d’un rendez-vous, il nous suffira de recharger un peu plus les batteries de nos ordinateurs, de s’accorder sur un logiciel de téléconférence, et d’appuyer sur « on » pour être à bonne destination. Ce surplace les américains lui ont déjà trouvé un acronyme WFH, work from home. Mais on peut penser que ce cadre général s’étendra bientôt au fait d’acheter des livres, ou des vivres, et bien d’autres choses. Les plus chanceux seront donc ou bien en réunion perpétuelle à la maison, ou bien en train de commander en ligne. Quelques autres, les plus malchanceux parmi eux, devront se rendre de temps à autre à la poste pour renvoyer des colis défectueux, mais pour l’essentiel, d’espacement social, de dépistage, de masques afnor, ou d’équipement prophylactiques en tous genres, nous n’aurons plus besoin. Bon débarras me direz-vous.


Pas si sûr. Car, dans cette épreuve que nous impose la crise sanitaire actuelle, est en train d’advenir ce à quoi nous n’étions pas près de nous douter. A savoir que les autres nous manquent. L’enfer c’est rester chez soi sans avoir le choix. Nos collègues notamment nous manquent, eh oui, la complicité que nous avons établit avec eux, l’humour même douteux de certains, la convivialité qui, parfois, règne dans les équipes. C’est étrange n’est-ce pas ? Malgré le virus qui rôde, nous ne sommes pas encore tout à fait immunisés contre notre attachement aux communautés auxquelles nous appartenons.
La leçon managériale serait donc la suivante : il existe dans les organisations des sentiments qui ne sont ni visibles, ni prévisibles et qui sont de l’ordre de l’esprit d’équipe ou de ce que j’ai pu appeler dans la Critique de la condition managériale, de l’affectio societatis. Cet élément, ce sentiment partagé, est essentiel à la réussite et à la pérennité des organisations car c’est lui qui conditionne notre motivation.


Pour faire advenir cela, il faudrait donc manager avec bienveillance et le faire selon deux modalités très différentes. En période de Covid19, on rappellera tout d’abord l’absolue nécessité de respecter la vie d’autrui et d’adopter par conséquent un certain nombre de gestes barrières en effet. C’est ce que nous pouvons appeler la bienveillance formelle, garantie par des comportements à respecter et le souci des bonnes habitudes de vie à plusieurs. Il n’y pas d’exception virale au formalisme de la bienveillance. L’autre volet est souvent minoré, voire éludé par le management, alors qu’il est au moins aussi important car c’est là où se forge les relations interpersonnelles, d’amitié, de solidarité, de sollicitude. C’est celui de la bienveillance informelle, où il s’agit de laisser-être des temps et des espaces de dialogue et de convivialité qui sont une manière de prendre soin du collectif, qu’il faudra maintenir, et même soutenir, car s’y forge l’esprit de l’entreprise, qui seul est en mesure de faire obstacle au scepticisme des salariés constaté ici ou là ; désenchantement qui pourrait s’avérer fatal pour les entreprises dans la période du déconfinement.


On me rétorquera que les affinités électives entre les personnes est précisément ce que ne peut être managé. Je répondrai volontiers qu’on se trompe peut-être sur ce que le management peut faire. Certes le management commande et contrôle, mais bientôt l’intelligence artificielle y pourvoira à sa place. Certes le manager est sensé avoir la « maîtrise » du réel, mais ce serait mentir que de le lui laisser croire, comme la crise sanitaire l’a clairement montré. Certes le télétravail serait devenu comme la panacée, mais on se demande bien à quoi pourrait servir un télémanager.


Non, après la crise, ce n’est pas sur les modes du contrôle et de la maîtrise qu’on pourra reconstruire la confiance et s’affranchir du découragement mais sur ceux de la convivialité et des liens reconstitués, sans quoi la pente de la reconstruction risque fort de paraître trop raide.


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