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Changer de bureau : des comportements de bororos

Publié le jeudi 30 août 2018 . 6 min. 14

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Nous sommes tous des Bororos !


En effet, et si la destinée des Bororos, et le récit que nous en a fait Levi Strauss pouvait éclairer les managers sur une question à la fois très commune et très sensible de la vie en entreprise ? En effet, un des sujets qui revient souvent quand on évoque la conduite du changement en management est le changement de bureaux. On découvre alors au fur et à mesure des échanges combien il est partagé et combien, sous son apparence anecdotique, il est important dans la vie au travail.


Il y a bien sûr les grands déménagements, qui vont avoir un impact fort sur la vie personnelle, particulièrement en modifiant les temps de déplacements. Mais, on constate vite que les simples changements de bureaux, dans les mêmes locaux, suscitent de véritables séismes, et il n’est pas trop fort de parler d’angoisses ou de souffrance à ce propos.


Généralement, les managers évoquent ces sujets avec de l’étonnement, voire un peu de commisération. Comment le fait de changer d’étage ou d’aller à l’autre bout du couloir peut-il provoquer de tels tollés ? Cette insensibilité courante au sujet fait que ces déménagements sont souvent analysés uniquementsous l’angle logistique, avec des motifs de rationalisation des espaces, ou de réorganisation des services.


Il est rare que les salariés concernés soient consultés, par oubli, ou pour éviter les oppositions, car il est bien connu que, par définition, tout changement provoque de la résistance chez des individus qui ont « peur » du changement. S’ils refusent cette petite mobilité physique, comment ensuite espérer de l’agilité, de l’ouverture, de la créativité dont on a pourtant fort besoin ?


Et puis, à l’heure des espaces de co-working, la notion même de bureau est obsolète … Cela apparait comme complètement ringard de s’accrocher à son bureau ou à son corner.


Quand on essaie d’analyser le phénomène, on arrive en général sur la question du « symbole » et du statut, qu’on qualifie tout de suite de comportement « bien français ». En effet, les attributs du bureau ne sont pas neutres. Ils traduisent la reconnaissance que l’entreprise a du salarié : plus on monte dans la hiérarchie, plus la taille du bureau augmente et plus le nombre d’occupants est faible. Tout peut être pris en compte : moquette vs dalami, nombre de fenêtres, vue sur cour ou sur mer, étage élevé ou pas … Il y a aussi avec qui on partage cette pièce dans laquelle, finalement, on passe beaucoup de temps, côtoyant des collègues quelques fois plus que sa propre famille…


Tout cela n’est pas neutre et doit être pris en compte avec beaucoup de sérieux et d’analyse pour ne pas se retrouver face à des personnes désespérées ou mécontentes, car il y va de la Qualité de vie au Travail et donc de la performance sociale, levier de la performance globale de l’entreprise.


Mais j’ai envie d’aller plus loin. Et de revenir à cette interaction entre les structures physiques (les locaux) et les comportements.


Nous savons tous que selon la façon dont les emplacements physiques sont configurés, les comportements sont différents. Les enseignants le savent bien, un cours magistral correspond à des chaises en rangs classiques, si on veut des débats, on va choisir la configuration en U, si on veut un travail de groupes, ce seront des ilots. Il en est de même pour l’entreprise : les réunions, les rendez-vous, ou les négociations : être face à face, côté à côte, autour d’une table ronde, ou bien rectangulaire, n’a pas le même sens et pas les mêmes impacts sur les acteurs en présences.
C’est là où nous en arrivons aux Bororos ! Et surtout à la description qu’a fait Levi Strauss de leur organisation sociale. Il relate son expérience dans un des chapitres de son célèbre livre Tristes Tropiques, à partir de sa mission ethnographique dans le village de Kejara en Amazonie au cours de l’année 1936. Il montre comment la structure sociale de cette communauté ce quelques centaines de personnes peut se lire dans son organisation spatiale et le plan de ses villages.


Il écrit ainsi : : « Personne n'a sérieusement cherché quelles corrélations peuvent exister entre la configuration spatiale des groupes, et les propriétés formelles qui relèvent des autres aspects de leur vie sociale. Pourtant de nombreux documents attestent la réalité et l'importance de telles corrélations, principalement en ce qui concerne, d'une part la structure sociale, et de l'autre, la configuration spatiale des établissements humains : villages ou campements »


Il explique aussi que les missionnaires chargés de convertir à la religion catholique les indiens Bororos ont bien compris l'importance du plan de village pour mener à bien leur projet. Je le cite : « Les missionnaires salésiens de la région du Rio das Graças ont vite appris que le plus sûr moyen de convertir les Bororos est de leur faire abandonner leur village pour un autre où les maisons sont disposées en rangées parallèles. Désorientés, privés du plan qui fournit un argument à leur savoir, les indigènes perdent rapidement le sens de leurs traditions, comme si leurs systèmes social et religieux étaient trop compliqués pour se passer du schéma rendu patent par le plan du village et dont leurs gestes quotidiens rafraîchissent perpétuellement les contours.


Ainsi, selon Levi Strauss le passage du cercle aux lignes parallèles a contribué grandement à la perte d’’identité d’une communauté.


La dimension spatiale mise en exergue par Lévi-Strauss dans son anthropologie structurale est une clé et un levier des relations sociales d’un groupe, avec les alliances, les échanges qui existent en son sein. La disposition spatiale constitue pour les membres d’un groupe un rappel permanent de la structure sociale de ce groupe. Toucher à l’espace, aux structures physiques, c’est aussi déstabiliser les structures sociales.
Sommes-nous si différents des Bororos ? Je ne pense pas.


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