Jean Baudrillard avait-il imaginé l’intelligence artificielle ? Il disparaît en 2007, bien avant les algorithmes prédictifs et les agents conversationnels. Pourtant, beaucoup de ses intuitions paraissent décrire exactement notre présent. Il n’avait jamais sans doute jamais entendu parlé d’indicateurs OKR pour fixer le cap ou KPI pour mesure la performance. Mais il en aurait perçu les limites : dès qu’on prétend maîtriser la complexité par des données, on commence par la réduire et la tronquer. C’est l’idée centrale de son livre Simulacres et Simulation : le modèle finit par prendre la place du réel.
L’IA, un pilote automatique de la pensée
Dans La Transparence du mal, Baudrillard analysait notre fascination pour les technologies qui nous facilitent la vie. Face à l’IA, il n’aurait pas parlé d’une prothèse, mais plutôt d’un “pilote automatique de la pensée”. Un dispositif qui propose la réponse avant même que l’esprit n’explore la question. On croit gagner du temps et de la précision. Mais on perd surtout de la lucidité.
Des tableaux de bord qui effacent le terrain
Baudrillard aurait reconnu dans nos dashboards l’emprise des signes sur la réalité. Les entreprises ne regardent plus ce qui se passe vraiment, mais ce que montrent leurs indicateurs. L’atelier devient un volume produit, le magasin un taux de conversion, l’équipe un indice d’engagement. L’outil peut affirmer que “tout va bien” quand le terrain montre l’inverse. Ce qui échappe à la mesure est relégué n’existe plus.
L’entreprise qui vit dans l’hyperréalité
L’hyperréalité, c’est un concept central chez Baudrillard. Il désigne le moment où les représentations comptent davantage que la réalité elle-même. Les entreprises exhibent des chiffres en continu, des jumeaux numériques et des modèles qui prédisent le départ des salariés, comme si ces outils résumaient la réalité du climat social. On croit tout maîtriser grâce aux données ; en réalité, on passe trop souvent à côté de l’essentiel.
Le salarié transformé en avatar RH
Dans cette logique, le collaborateur perd de son épaisseur. Il devient un score de potentiel, une note 360°, une probabilité. Les échanges se font moins sur le terrain que dans les tableaux. L’algorithme, lui, construit sa propre image des personnes, souvent très différente de la réalité.
Quand la machine prend la parole
Dans Le Crime parfait, Baudrillard décrivait comment la technique efface la responsabilité. Nous y sommes : « Ce n’est pas nous, c’est faute au modèle ! » L’algorithme décide, les dirigeants s’abritent derrière lui.
Le rôle du manager à l’ère de l’IA
Baudrillard n’aurait sans doute pas recommandé de rejeter l’IA, mais de rester lucide. La responsabilité du manager n’est pas de s’extasier devant les modèles, mais de protéger ce que les chiffres ignorent : les personnes réelles, leurs situations, leurs réalités quotidiennes. En somme, moins gérer des représentations et davantage s’occuper de la réalité - pour éviter que l’entreprise ne se gouverne elle-même comme un simple jeu de simulacres et simulations.
Publié le jeudi 18 décembre 2025 .
3 min. 21
Les dernières vidéos
Stratégie
Les dernières vidéos
de Flavien Vottero
LES + RÉCENTES
LES INCONTOURNABLES
