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Une rupture plus franche entre l’Europe et les États-Unis ne serait pas sans coût pour l’économie américaine. Car pour les États-Unis, l’Europe est un multiplicateur de puissance, un marché premium, un co-investisseur massif, un pilier de stabilité financière. S’en éloigner, pour l’Oncle Sam, c’est accepter de peser moins. Souvent brandi par l’homme fort de la Maison-Blanche pour justifier de nouveaux droits de douane, le déséquilibre chronique de la balance commerciale entre les deux rives de l’Atlantique serait la preuve d’une concurrence déloyale.

La balance commerciale ne dit pas tout

Oui, l’Europe affiche des excédents commerciaux confortables face à l’Amérique — encore près de 250 milliards de dollars en 2025. Mais cette lecture est trompeuse, car incomplète. Elle oublie une réalité essentielle : pour de nombreux industriels américains, l’Europe est un fournisseur incontournable de machines, composants et équipements. Relever les droits de douane, c’est donc renchérir les coûts de production et, in fine, importer de l’inflation. Et l’Europe n’est pas seulement un fournisseur : elle est aussi le premier débouché à l’export des entreprises américaines. Surtout, cette vision ignore les services, un terrain où le décor change radicalement : l’Union européenne y est déficitaire d’environ 100 milliards de dollars, au bénéfice des États-Unis. Une escalade de la guerre commerciale ferait peser un double risque sur les Américains. D’abord, celui de représailles européennes.

L’UE peut frapper les points sensibles des États-Unis

L’Union européenne a nettement renforcé sa capacité de riposte avec l’instrument anti-coercition. Cet outil lui permet d’aller au-delà des droits de douane et de frapper là où les États-Unis sont les plus exposés : les services, les marchés publics et même la propriété intellectuelle, en limitant la protection ou la monétisation de certains droits sur le marché européen. Ensuite, le risque est stratégique : à force de tensions, l’Europe pourrait réorienter ses échanges vers d’autres partenaires — Mercosur, Inde et surtout la Chine. Une fois ces liens noués, il devient très difficile de revenir en arrière.

Wall Street dépend aussi des capitaux européens

La réponse européenne peut aussi se jouer sur le terrain financier. Les investisseurs européens détiennent plus de 3 600 milliards de dollars de bons du Trésor américain, soit environ 40% des Treasuries détenus à l’étranger, et près de 13% de l’ensemble en circulation. Si l’on ajoute obligations d’entreprises et actions américaines détenues par des Européens, le total atteint environ 17 500 milliards de dollars. Une vente massive et coordonnée, et c’est la panique à Wall Street. Ce scénario reste toutefois peu probable : ces titres sont majoritairement détenus par des acteurs privés qu’il faudrait contraindre à vendre à perte. Des signaux existent néanmoins : certains fonds ont réduit leur exposition, comme le danois PBU ou le suédois Alecta. Le scénario central n’est pas la rupture brutale, mais un retrait lent et progressif de la dette américaine par les Européens. Troisième menace : un reflux des investissements directs, à rebours de l’objectif affiché par Donald Trump de réindustrialiser le pays. Le signal reste modeste, mais révélateur : l’an dernier, les entreprises allemandes ont réduit de 45% leurs investissements aux États-Unis, tout en les augmentant de 55% en Chine. Ce qui fait fuir l’investissement, c’est l’incertitude. Résultat : moins d’implantations industrielles, moins de R&D et, paradoxalement, une réindustrialisation plus difficile à financer.

N’en déplaise au président américain, il ne détient pas toutes les cartes dans le bras de fer commercial qui l’oppose à l’Europe.


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