C’est bien là le paradoxe : l’implantation physique de Shein au BHV est le symbole de la « décommercialisation » qui gagne la France en général, et surtout ses centres-villes. Camaïeu, Jennyfer, Kookaï, Gap, André, Minelli, mais aussi Habitat, Casa, The Body Shop : autant d’enseignes qui ont soit disparu du paysage commercial, soit traversé ou traversent encore de grandes difficultés. Moins marquant, mais tout aussi significatif, nombre de petits commerçants indépendants baissent le rideau sans trouver de repreneurs. Deux chiffres permettent de prendre la mesure de l’ampleur du phénomène : 62% des communes ne disposent plus aujourd’hui d’aucun commerce ; elles n’étaient que 25% dans ce cas en 1980.
Une vacance commerciale qui s’installe
Autre marqueur des difficultés : le taux de vacance des centres-villes des agglomérations de plus de 20 000 habitants. Tous sites confondus, il a quasiment doublé en vingt ans pour dépasser 11%, avec une forte accélération après la crise Covid. Si les centres commerciaux sont les plus touchés par cette hausse tendancielle, les commerces « pieds d’immeuble », c’est-à-dire pour partie les quartiers commerçants des centres-villes, ne sont pas épargnés. Avec un taux de vacance inférieur à 9%, les zones commerciales à l’extérieur des villes (souvent assimilées à la « France moche ») s’en sortent mieux, mais la situation s’y dégrade aussi. Image inversée de la progression du taux de vacance, l’offre commerciale dans les centres-villes se raréfie, avec une redistribution des cartes entre secteurs. Les magasins d’habillement, de chaussures et de maroquinerie disparaissent peu à peu du paysage. En revanche, un secteur se renforce réellement : celui des cafés-hôtels-restaurants, et, dans une moindre mesure, le segment parfumerie-beauté-soin. Le reste périclite, même l’alimentaire.
Les causes structurelles d’un recul durable
Ce qui doit inquiéter, c’est que les racines du mal sont essentiellement structurelles. Il faut d’abord mentionner le recul de l’accessibilité aux centres-villes : trois Français sur dix déclarent s’y rendre moins souvent qu’avant et justifient en partie cette baisse de fréquentation par la difficulté de se garer, sans compter le coût du stationnement et les problèmes de sécurité. Un report s’effectue en partie vers les autres sites physiques (zones commerciales, centres commerciaux), mais il demeure partiel, car cette tendance de fond en télescope une autre : l’essor du e-commerce. Celui-ci est passé en moins de dix ans de 65 à plus de 175 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est un signe : les plateformes internationales représentent aujourd’hui 22% des colis livrés par La Poste, contre 5% il y a cinq ans.
Une concurrence rude et un commerce fragilisé
La concurrence avec les magasins est d’autant plus rude qu’elle est, pour une large part, déloyale (non-respect des règles sociales, environnementales, de sécurité), et il faut désormais composer avec l’explosion du marché de la seconde main. Fragilisées, les entreprises du commerce font de plus en plus défaut, donnant à cette tendance un caractère quasi structurel. Le mal est d’autant plus important lorsqu’il s’agit d’enseignes locomotives, car c’est un véritable cercle vicieux qui se met en place : les fermetures de magasins et de commerces entraînent une baisse de la fréquentation et de l’attractivité, entraînant à leur tour de nouvelles fermetures. Le piège se referme, le tout dans un contexte conjoncturel délicat, avec une consommation atone et qui se déporte des biens vers les services numériques. C’est la double peine.
Le constat est amer : après s’être vidée de ses usines, la France se vide de ses commerces ; la « décommercialisation » après la désindustrialisation.
Publié le vendredi 14 novembre 2025 .
3 min. 59
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d'Alexandre Mirlicourtois
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