Pourquoi est-il si difficile de réduire les dépenses publiques en France ? Parce qu’une majorité de Français n’y a aucun intérêt. Sans même compter les retraités, dont la revalorisation des pensions dépend d’une décision gouvernementale, ni les chômeurs, dont les allocations reposent sur des règles fixées par l’État, une part considérable des actifs voit ses revenus liés à des financements publics.
Cinq blocs se superposent. D’abord le noyau dur : les agents publics. Ils sont un peu plus de 6 millions de fonctionnaires, contractuels, militaires et autres employés par la fonction publique (État, collectivités locales, hôpitaux). Leurs rémunérations et conditions de travail dépendent directement des budgets publics, ce qui rend toute coupe budgétaire politiquement explosive. Ils représentent près d’un emploi sur cinq parmi les 30,5 millions d’actifs occupés.
Des entreprises et des secteurs sous perfusion publique
À ce socle s’ajoutent les salariés des entreprises dont l’État est actionnaire de référence : 86 entités relèvent du périmètre de l’Agence des participations de l’État. Les 18 principales emploient plus de 1,6 million de personnes, notamment à la SNCF (cofinancée en partie par les collectivités territoriales), La Poste (1 milliard d’euros versé par l’État à son budget pour ses missions de service public) ou à EDF. Le périmètre s’élargit ; le total dépasse 7,6 millions d’emplois, soit près d’un quart des actifs.
La commande publique comme moteur de l’emploi privé
Vient ensuite un troisième bloc plus diffus : les salariés d’entreprises privées dépendant des marchés publics. L’enjeu : environ 250 milliards d’euros, soit 8,5 points de PIB. Le BTP en est l’exemple le plus emblématique.
Les deux tiers de l’activité des travaux publics proviennent de la commande publique, mettant en jeu près de 220 000 emplois sur 300 000. Le bâtiment (1,7 million d’actifs) dépend à 16% des maîtres d’ouvrage publics. Près de 500 000 emplois dans la construction sont directement liés aux commandes publiques, sans même intégrer la part soutenue par les dispositifs fiscaux d’investissement locatif et de rénovation. Les fabricants de matériels de transport, d’équipements hospitaliers, ainsi que les acteurs de l’eau et des déchets dépendent directement — parfois totalement — de la commande publique et n’ont aucun intérêt à en voir le volume diminuer.
Subventions et régulations, derniers remparts à la baisse
Autre bloc : les secteurs qui ne se maintiendraient pas à leur niveau actuel sans les subventions publiques, et ils sont nombreux. Il y a tout le monde associatif, qui emploie 1,9 million de salariés et tire 49% de ses ressources de subventions. Cette dépendance concerne aussi, en partie, l’agriculture, la culture et la presse, dont plus de 20% du chiffre d’affaires provient d’aides publiques.
Reste un dernier morceau : les professions libérales dont l’État encadre directement les revenus et les conditions d’exercice — tarifs, remboursements, numerus clausus, autorisations d’installation. Les professionnels de santé en sont l’illustration la plus nette, jusqu’aux taxis. L’hyper-sensibilité aux décisions prises par l’État en est la preuve : mobilisation des chauffeurs de taxi en mai 2025, contre une convention établie par l’Assurance-maladie modifiant leur rémunération pour le transport sanitaire ; grève massive des pharmaciens en novembre de la même année contre la décision du gouvernement de baisser le plafond des remises accordées par les laboratoires aux pharmacies ; grève des médecins libéraux, conséquence des mesures de la loi de financement de la Sécurité sociale. Mais il faudrait aussi ajouter à cet ensemble une partie des acteurs de la justice (notaires, huissiers, greffiers…).
Lorsque des millions d’emplois dépendent du financement public, toute tentative de maîtrise de la dépense se heurte à des intérêts puissants et légitimes. C’est ainsi que la dépense publique progresse, les déficits persistent et l’endettement s’alourdit.
Publié le jeudi 29 janvier 2026 .
4 min. 20
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d'Alexandre Mirlicourtois
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