Le globish est devenu la nouvelle cravate Hermès du manager français : un signe extérieur de distinction autant qu’un réflexe pavlovien. Dans n’importe quel comité de direction un peu “premium”, cette langue hybride, vaguement anglo-américaine, domine les échanges : un problème devient un pain point, une idée un insight, une décision un go. Et peu importe si la moitié de l’assistance fait semblant de comprendre.
Un badge social plus qu’un outil
Dans certains milieux, parler un français clair vous classe aussitôt comme ringard. Le globish sert de passeport implicite, de marqueur d’appartenance au cercle des “décideurs”. C’est du name-dropping linguistique : on ne dit plus « dans le coup », mais in the loop.
Grandes écoles : la fabrique du vernis
Tout commence dans les grandes écoles. Avant de savoir établir un diagnostic, les étudiants assimilent le vocabulaire qui en donne l’illusion. On déroule des case studies, on prépare des decks, on s’exerce aux pitchs et aux briefings. Et c’est là que se glisse l’un des véritables enjeux : apprendre les codes sociaux de reconnaissance, bien plus que la rigueur intellectuelle.
Cabinets de conseil : le culte du jargon
Dans les cabinets de conseil, le globish est un véritable un rite initiatique. Les slides évoquent un duty-free conceptuel : roadmap, alignment, onboarding, readiness, learnings. Le junior comprend vite qu’une phrase obscure en anglais a plus de valeur qu’une phrase limpide en français. Le jargon devient la monnaie sociale de la profession, sa manière d’exister et de se distinguer.
Un cache-misère intellectuel
Quand la pensée s’essouffle, le globish produit une illusion de profondeur. On convoque un playbook, un quick win, une best practice, un deep dive, un roll-out. L’inflation verbale crée un mouvement fictif et meuble le vide en donnant l’apparence d’une progression.
Le grand malentendu culturel
Importer des termes calqués sur la Silicon Valley, c’est oublier qu’ils portent une vision du monde : un pouvoir plus horizontal, des risques plus assumés, des conflit plus directs. Rien de tout cela ne correspond aux organisations françaises, façonnées par le droit, la médiation et la culture sociale. Le globish masque cette discordance sans jamais la résoudre.
Managers, victimes consentantes
Le globish rassure. Il donne l’impression de parler “global”, d’être en prise avec le monde. On imite, on répète, on applique des recettes importées. On croit gagner en efficacité ; on perd surtout en autonomie intellectuelle. À force d’utiliser les mêmes mots, on finit par penser dans les mêmes cadres.
Reprendre possession de nos mots
Sortir du globish n’a rien d’un repli : ce n’est pas avec des quick wins qu’on résout des problèmes de productivité, mais avec des mots justes qui permettent un diagnostic rigoureux. Nommer une difficulté ou un désaccord, c’est exercer sa lucidité et sa souveraineté managériale. Ambert Camus l’avait dit d’une phrase célèbre : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
Publié le jeudi 15 janvier 2026 .
3 min. 15
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d'Alexandre Masure
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