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Jusqu’au XXe siècle, les maladies infectieuses constituaient la première cause de mortalité. Aujourd’hui, elles causent 15% des décès dans le monde, loin derrière les pathologies chroniques (maladies cardio-vasculaires, cancers, diabète…), dites aussi « maladies non transmissibles ». Ces dernières sont en effet responsables de près des trois quarts des décès, plus de 40 millions de personnes en 2016. Pourtant, cette même année, l’OMS recensait plus de 200 épidémies à travers le monde.


A l’échelle de la France, la prévalence des maladies chroniques est encore plus flagrante : 9 décès sur 10 leur sont imputables, soit près d’un demi-million en 2016. Ces chiffres sont sans commune mesure avec ceux du COVID-19. Alors pourquoi l’épidémie actuelle suscite-t-elle une telle psychose dans la population ? La perception du risque contribue à éclairer ce paradoxe.


La perception du risque, une affaire de biais


Les experts parlent de risque en termes statistiques depuis que Pascal et Huygens l’ont formalisé comme une loterie avec des gains ou pertes dotés d’une probabilité objective. Mais lorsque l’on s’intéresse à la perception du risque par le public, il ne s’agit plus de mathématiques : la sévérité perçue prend le pas sur la probabilité d’occurrence. Cela explique que beaucoup de personnes appréhendent plus les trajets en avion qu’en voiture. Les accidents sont certes largement plus nombreux sur la route, mais les rares accidents d’avion sont souvent fatals. Pour comprendre la peur suscitée par le COVID-19, il faut donc regarder au-delà des chiffres.


De nombreux biais cognitifs influencent la perception de risque. En particulier, l’incertitude est un profond amplificateur de risque perçu. Paul Slovic a démontré que les caractères potentiellement mortels (même rares), nouveaux, difficilement détectables, difficilement contrôlables par soi, et méconnus sur le plan scientifique augmentent la perception de risque. Le COVID-19 réunit tous ces ingrédients, contrairement aux maladies chroniques, certes beaucoup plus mortelles, mais anciennes, mieux connues, en partie évitables par une meilleure hygiène de vie personnelle.


Comment le confinement exacerbe le risque perçu du COVID-19


De plus, le confinement, dont l’objectif est de contrôler la propagation de l’épidémie, augmente la perception de risque, multidimensionnelle. A la dimension physique du COVID-19, liée à la santé, le confinement ajoute les six autres dimensions relevées dans la littérature académique. La restriction de liberté renvoie à la dimension psychologique du risque perçu, et l’isolement, à la dimension sociale. L’arrêt de nombreuses activités économiques résonne avec les dimensions financière et de performance. La durée du confinement active la dimension perte de temps. Quant à l’accroissement consécutif des inégalités, il évoque la dimension éthique. Le confinement actionne donc toute la gamme du risque perçu.


La dimension politique du risque perçu


Si la perception du risque dépend des individus, elle est aussi socialement construite. Mary Douglas et Aaron Wildavsky ont montré le rôle de l’environnement culturel et institutionnel. En effet, la perception d’un même risque varie selon la force des liens sociaux et le type de hiérarchie dans le groupe. Contrôler les risques revêt donc une dimension politique car cela renvoie à la place de l’Etat et à sa façon d’exercer le pouvoir.


Cela se traduit dans l’évolution de nos attentes vis-à-vis de l’Etat. Jusqu’à la fin du XXe siècle, les épisodes épidémiques étaient tolérés avec une forme de fatalisme, en témoignent la « grippe asiatique » de 1957 et la « grippe de Hong-Kong » de 1969. Nombre de nos concitoyens les ont vécues, et pourtant nous avons oublié ces précédentes pandémies, aidés en cela par le biais de disponibilité qui nous fait accorder plus de poids aux événements récents. Aujourd’hui, la population française n’accepte plus que des épidémies tuent des dizaines de milliers de personnes sans réponse de l’Etat. Notre société, habituée au principe de précaution, attend une réaction politique forte et est prompte à désigner des coupables.


A cela s’ajoute l’amplification sociale du risque, encore plus manifeste à l’heure des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux. Parmi les facteurs d’amplification identifiés par les chercheurs figurent en effet le volume d’information – indépendamment de sa véracité et de sa qualité – et la dramatisation. Dans un contexte d’infobésité et d’infox jouant sur les ressorts émotionnels, l’amplification sociale du risque lié au COVID-19 est donc maximale. Ce, d’autant plus que la globalisation donne accès à des informations (avérées ou non) du monde entier. Cela oblige les Etats à renchérir pour rester audibles et crédibles. La communication politique relève dès lors du numéro d’équilibriste, pour à la fois sommer les citoyens de respecter les règles de protection et leur donner foi en des lendemains meilleurs.


Finalement, puisqu’une pandémie n’est plus aujourd’hui culturellement acceptable, sans doute était-il nécessaire d’amplifier la perception du risque lié au COVID-19, quitte à créer une psychose collective, pour que les individus s’engagent et respectent le confinement. La question qui se posera bientôt est celle de la confiance à restaurer. On peut compter sur le biais de disponibilité pour collectivement effacer cette pandémie. Espérons néanmoins qu’elle laisse suffisamment de traces pour générer des réponses durables.


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