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La crise du Covid-19 est un phénomène inédit pour la recherche scientifique. D’une part, les publications des chercheurs des universités et instituts publics se diffusent à une vitesse vertigineuse et ce jusque dans la presse traditionnelle. D’autre part, les entreprises de la pharmacie sont lancées dans une course pour la conception d’un remède, tandis que le reste de l’industrie apporte ressources de production (matériel médical, masques, financements voire même contributions scientifiques. La recherche mondiale repose ainsi sur deux piliers : la recherche publique d’une part, et la recherche industrielle de l’autre (63% des dépenses de R&D en France. Ces deux acteurs sont souvent opposés : une recherche publique promouvant une science ouverte et l’autonomie du chercheur à l’instar d’une recherche industrielle dites pilotée par les applications et qui a davantage recours au secret. Or, on pourrait faire l’hypothèse qu’en période de crise, les interactions entre les deux acteurs se multiplient pour favoriser l’absorption et la diffusion des nouvelles connaissances au sein de l’écosystème. Au-delà du levier du financement, peut-on envisager des interactions science-industrie nouvelles pour concevoir des solutions innovantes face au virus ?


L’analyse de la dynamique pour la crise du Covid-19 ne pourra être menée qu’a posteriori. En revanche, la recherche scientifique sur les coronavirus est ancienne : un écosystème tout entier s’est structuré et a même dû faire face à deux pandémies (SRAS-Cov en 2002 et MERS-Cov en 2012). Nous tirerons ici des enseignements sur l’écosystème science-industrie par l’analyse de ces deux cas, en les mettant en exergue avec la crise actuelle du Covid-19.


L’écosystème science-industrie sur les coronavirus : des interactions limitées mais une capacité de réponses aux pandémies


Nos travaux reposent sur un échantillon représentatif de publications académiques (env. 10,000) et de brevets (env. 600) portant sur cette thématique au niveau mondial, qu’il est possible de classifier selon leur origine (recherche publique, industrie ou collaborations).


On constate qu’en période de crise, l’industrie est capable de proposer des ressources d’explorations supplémentaires, en participant plus activement au processus de recherche scientifique Ces explorations sont généralement conduites en partenariat avec la recherche publique. En revanche, la contribution globale de l’industrie à la recherche scientifique sur les coronavirus est restée faible (4% en moyenne des publications), bien que cette part augmente légèrement pendant les pics épidémiques.


Concernant les dépôts de brevets, ceux-ci ont majoritairement pour origine des industriels. Il s’agit par exemple de propositions de dispositifs de tests, de médicaments ou de vaccins. On constate que l’épidémie de SRAS a eu un effet sur l’augmentation du nombre de brevets, tandis que l’épidémie de MERS n’a pas eu d’effet. On notera également le nombre quasi-nul des co-dépôts de brevets industrie–recherche publique sur la période. 


Ainsi, d’une part, on note la capacité (limitée) de l’industrie à investir des nouveaux champs de recherche en période de crise par des collaborations. D’autre part, on constate un faible niveau d’interaction entre les acteurs sur la période. Or, nous pouvons faire l’hypothèse que ce facteur a limité la capacité de réponse de l’écosystème face aux crises.


Une recherche science-industrie à double-impact pour explorer des voies inédites


Des travaux de recherche récents en management de l’innovation permettent de repenser les interactions science–industrie par la promotion de projets de recherche à double-impact : avancées scientifiques & innovations industrielles conjointes. Ces travaux s’appuient sur l’analyse de Strokes (1999) qui suggérait, en prenant l’exemple de Pasteur, qu’il était possible de conduire des travaux de recherche fondamentaux inspirés par l’usage (patients, industrie). La lignée de travaux portée par Narayanamurti souligne notamment que la séparation ad hoc entre recherche fondamentale et recherche industrielle est souvent artificielle. Ainsi, la création d’une division spéciale dédiée aux travaux qui adressent des questions de recherche fondamentale avec des enjeux applicatifs au Department of Energy a permis de montrer que ces projets enregistrent des performances de R&D bien supérieures. Les travaux de Bikard & al. montrent également que les chercheurs engagés dans des collaborations de recherche avec l’industrie, sur des travaux commercialisables, peuvent publier davantage d’articles impactant. Ceci, à la fois par une répartition efficiente des rôles de chacun, et par un accès à d’autres sources d’inspiration : nouvelles idées, façons différentes d’aborder les problèmes de recherche, accès à des équipements à la pointe de la technologie.

Enfin, les travaux menés à Mines Paristech au sein de la chaire TMCI ont défini, en utilisant la théorie C-K, un cadre d’analyse qui permet d’expliciter le fonctionnement et les conditions d’une recherche à double-impact : (1) l’échange de connaissances indépendantes entre les acteurs et (2) la préservation de leurs voies respectives d’exploration. Des exemples existent en sciences de la vie : la découverte scientifique du fonctionnement des CRISPR par un industriel des produits laitiers, une avancée industrielle (Dupont est aujourd’hui leader mondial dans les technologies dites de « ciseaux à ADN ») qui a irrigué la recherche scientifique sur la modification du génome.


Depuis janvier, plus de 3,000 articles de recherche ont été publiés sur le Covid-19, en relation étroite avec les essais cliniques lancés en un temps record par les industriels. Recherche publique, industrie et désormais médecine hospitalière, semblent avoir prolongé la logique du double-impact en constituant un front commun tripartite inédit où les initiatives de collaborations se multiplient (les efforts des fondations Gates et Wellcome pour structurer l’écosystème, les masques CEA-Michelin produits par Ouvry,). Les acteurs ont initié un système interactif mondialisé basé sur une ouverture inédite de la recherche scientifique. Les sciences de gestion devront s’en saisir pour en comprendre les leviers mais aussi pour en évaluer les effets et la résilience au-delà de la période crise.


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