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Les interventions de la première conférence de l'Institut Xerfi en vidéo sur Xerfi Canal.

Alexandre Mirlicourtois, directeur des études économiques de Xerfi


La France manque de robots

Les robots sont désormais partout. Je veux dire dans les usines occidentales où ils sont largement utilisés. C’est une évidence en Allemagne qui compte environ 150 000 robots, selon l’IFR, la Fédération Internationale de la Robotique. C’est aussi vrai en Italie avec un parc d’environ 62 400 unités. C’est en revanche beaucoup moins vrai en France. Avec près de deux fois moins de robots industriels installés qu’en Italie et quatre fois moins qu’en Allemagne. La France, et ses 34 800 robots a du retard. Et l'écart se creuse par rapport à nos principaux concurrents. Les industriels français ont installé un peu plus de 3 000 nouveaux robots en 2011, les allemands eux 19 500. C’est sept fois plus. Même corrigé des effets de structures, c'est-à-dire corrigé de la puissance relative des différentes industries, le diagnostic reste inchangé : les entreprises françaises ratent le virage de la robotisation et de l’automatisation. Un retard d’autant plus inquiétant que les pays émergents, Chine en tête, s’équipent à vive allure.

 

 

Un parc de robots dépassé

Mais il y a plus grave encore. Notre parc de robots est complètement dépassé. En examinant le parc de robots et les achats annuels de robots pour chaque pays, on peut évaluer le nombre de robots mis au rebut chaque année puis en déduire la durée de vie opérationnelle d’un robot. Nous avons fait ces calculs. Et ces calculs montrent qu’au niveau mondial 8 à 10 % du parc est mis au rebut chaque année, contre 4 % seulement en France. Un robot dure donc plus d’une vingtaine d’année en en France contre 10 ans seulement dans le reste du monde. Non seulement notre parc de robot est plus réduit que celui de nos principaux concurrents, mais il est aussi plus vieux, donc en partie dépassé.

 

 

Serveurs informatiques sécurisés : la France sous-développée

Il faut également insister sur une autre carence. D’après les données de l’OCDE et de la banque mondiale, la France compte  23 200 serveurs sécurisés, c'est-à-dire des serveurs informatiques de qualité professionnelle. Rapporté au nombre d’habitants pour corriger de l’effet taille des pays, la France compte 4 serveurs informatiques sécurisés pour 10 000 habitants, le Japon 7, l’Allemagne 10, le Royaume-Uni et les États-Unis 16. Soit un rapport de 1 à 4. Pour faire bref, la France est à la traîne et même en voie de sous-développement relatif : son niveau d’équipement est plus bas et sa croissance est plus faible. Un sous-développement lié à une pensée dominante. L’écrasante majorité des dirigeants d’entreprises pensent encore que l’informatique est un centre de coût et non un investissement pour transformer l’entreprise. Et un centre de coût, c’est fait pour être réduit.

 

 

Le coût des pannes informatiques

Le manque d’investissements, l’obsolescence des équipements entraînent des pannes informatiques en cascade. Quand les coûts sont comprimés, les employés se retrouvent avec des progiciels déficients retouchés à coup de rustines. Et en cas de panne, celle-ci se propage partout dans l’entreprise avec pour conséquence des milliers d’heures perdues. 14 millions d’heures pour être précis en France pour les entreprises de plus de 50 salariés selon un sondage réalisé par CA Technologies en janvier 2011. 14 millions d’heures perdues, rapportées au parc d’entreprises c’est plus de 1 000 heures par entreprise. Et 1 000 heures par entreprise française, c’est 20 % de plus qu’en Espagne. Et c’est deux fois plus qu’au Royaume-Uni, qu’en Allemagne ou qu’en Italie. Des pannes qui ont bien évidemment un coût, un coût qui plombe la compétitivité. Pendant les pannes, le niveau de productivité des salariés tombe à 57% de leur productivité en temps normal.

 

La faiblesse de la R&D des entreprises françaises

La France n’investit pas assez dans la recherche et développement, on le sait. Si l’on prend le ratio R&D sur PIB pour gommer les effets de taille des économies, selon le classement de l’OCDE, la France arrive en 12ème position, en dessous de la moyenne des pays développés, loin derrière l’Allemagne, les États-Unis et le Japon. Les résultats sont les mêmes si on rapporte la R&D au nombre d’habitants. Mais ce chiffre global est trompeur. Il masque la faiblesse chronique de l’investissement privé. Des deux côtés du Rhin, l’effort public en R&D est comparable : 140 euros par habitant en France contre 143 euros en Allemagne. En revanche, l’écart est énorme en matière de R&D privée. L’effort est de 191 euros pour les entreprises françaises contre 324 pour leurs homologues allemandes : c’est 70% de plus. Il est vrai que l’industrie, qui concentre 84% de la recherche, pèse seulement 11% du PIB français contre 21% côté allemand. Dans ces conditions, pas étonnant que l’effort total soit plus faible en France. Mais même corrigé des effets de structures, le constat est sans appel : les entreprises françaises investissent peu en R&D. Et si le chemin est long de l’idée nouvelle à sa réalisation industrielle, ce manque d’investissement en R&D se traduit forcément par un manque d’innovation.

 

Au cœur de la désindustrialisation : la chute des marges

Le manque de robotisation, d’automatisation, d’informatisation freine l’innovation qui  permettrait d’accroître la productivité et en bout de chaîne la profitabilité des entreprises. Le constat a le mérite d’être simple. Les taux de marges de l’industrie française sont les plus faibles de tous les autres pays avancés. Bien pire : avec la crise, ils sont tombés franchement sous la barre des 25%. Du jamais vu depuis le début des années 70, sauf pendant les chocs pétroliers. C’est un retour en arrière de plus de 40 ans ! Or, quand les marges sont comprimées, la capacité des entreprises  à investir, à innover, à exporter, à augmenter les salaires, et in fine à créer des emplois reculent. En un mot comme en cent : pas de croissance sans capacité à prendre des risques. Pas de prise de risques sans marges satisfaisantes. Avec un taux de marge d’à peine plus de 20%, les industriels français sont tétanisés. Ils ne jouent plus que la sécurité, et donc le déclin programmé

 

Solde commercial industriel : la chute libre

Recul de l’emploi industriel, baisse de la contribution de l’industrie à la richesse créée par le pays : autant d’indicateurs de la désindustrialisation. Mais le marqueur le plus spectaculaire reste la chute libre de notre solde commercial industriel (qui n’intègre donc pas l’énergie). Largement positif en 2003 à 11 milliards d’euros, il devient négatif en 2005 pour s’enfoncer les années suivantes jusqu’au plancher record de 44 milliards d’euros de déficit en 2011. Et les dernières données disponibles le confirment : notre déficit industriel sera proche de 40 milliards d’euros cette année. C’est là, la principale explication de l’effondrement de notre balance commerciale. Bien plus que le pétrole. Il ne faut pas se voiler la face : aucune branche des services, pas même le tourisme, ne peut faire entrer les dizaines de milliards nécessaires pour rééquilibrer nos comptes extérieurs et donc pour maintenir le niveau de vie des Français.

 

L’industrie française décroche

De nombreux pays développés souffrent aujourd’hui de désindustrialisation. Mais c’est en France que le phénomène a été le plus violent ces 10 dernières années. Le made in Frances’exporte de plus en plus mal. Ce n’est pas le cas de l’Allemagne qui dégage un excédent colossal de ses échanges industriels : 266 milliards d’euros en 2011. Un excédent qui couvre largement le déficit énergétique et agricole. Mais l’Allemagne n’est pas un cas isolé. Le solde commercial manufacturier italien est lui aussi très largement positif. Ce pays toujours regardé de France avec condescendance ! Jugez plutôt : 56 milliards d’euros d’excédent industriel en 2011.

 

Otis : l’imbrication entre industrie et services

Mais je ne voudrais pas terminer sur l’idée d’un déclin inexorable de notre industrie. L’industrie doit se réinventer et elle se réinvente déjà sous nos yeux. L’industrie comporte aujourd’hui massivement des activités de services et des investissements immatériels. Tout s’imbrique en fait. Nous avons cru entrer dans une ère postindustrielle. Certains ont cru pouvoir se débarrasser des usines. En vérité, nous sommes entrés sans y prendre garde dans une nouvelle phase. Cette phase est celle de l’industrie « servicielle ». Dans cette industrie « servicielle », la maîtrise de toute la chaîne de valeur est stratégique, dans tous ses maillons matériels, immatériels et de services. C’est sur toute la chaîne de valeur, y compris dans les services, qu’il faut innover, optimiser et devenir imbattable sur la qualité. C’est la seule façon d’obtenir un pouvoir de marché et d’imposer ses prix. Un exemple pour bien comprendre. Celui d’Otis, dans les ascenseurs. Les ventes d’appareils représentent en moyenne 130 000 unités. 130 000 unités qui viennent grossir un parc désormais proche de 1,7 millions d’ascenseurs qu’il faut maintenir en état. Une maintenance qui rapporte. La preuve ? De moins de 10% du chiffre d’affaires en 1999, le résultat opérationnel du groupe est passé à 22,6% en 2011.

Découvrez le blog de l'Institut Xerfi : www.institutxerfi.org


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