Pour le sociologue Max Weber, « l’État, c’est le monopole de la violence légitime. » De fait, la puissance repose d’abord sur la force armée, la monnaie, la loi, la diplomatie : autant de leviers que les entreprises ne possèdent pas. Et pourtant, un basculement historique s’opère sous nos yeux. Certaines firmes privées détiennent désormais une puissance économique, technologique et normative qui rivalise avec celle de nombreux États. Elles fixent les standards, contrôlent les infrastructures, dictent les rythmes de l’innovation.
Des colosses économiques et diplomatiques
La capitalisation boursière de Nvidia, dépassant désormais les 5 000 milliards de dollars, illustre cette bascule. L’entreprise californienne détient le quasi-monopole mondial sur les processeurs d’intelligence artificielle. Ses décisions d’allocation ou de restriction de puces ont des effets géopolitiques immédiats : la Chine, l’Europe ou les États-Unis réorientent leurs stratégies industrielles en fonction de ses capacités de production.
Les nouveaux souverains de l’ère numérique
Mais la puissance n’est pas que financière. Microsoft, avec OpenAI, impose les standards de l’IA générative et pénètre les institutions publiques à travers des partenariats souverains. Amazon Web Services héberge les données d’administrations entières. Ces entreprises deviennent des quasi-institutions mondiales : elles assurent la continuité des services vitaux, contrôlent l’accès à la connaissance, fixent les normes techniques.
Un exemple français : Dassault Systèmes, la souveraineté par la simulation
À une autre échelle, Dassault Systèmes illustre cette montée en puissance. Ses logiciels de conception et de simulation 3D sont devenus la colonne vertébrale de l’industrie mondiale. Aéronautique, santé, défense, automobile : tout passe par ses plateformes.
En fournissant les outils numériques de conception et de virtualisation, Dassault Systèmes exerce une fonction jadis régalienne : garantir la souveraineté technologique et industrielle d’un pays. Elle ne l’impose pas, mais la rend possible — et par là, devient un acteur de la puissance française et européenne.
Quand l’entreprise devient infrastructure de souveraineté
Le pouvoir n’est plus seulement politique : il devient infrastructurel. Celui qui contrôle les puces, les clouds, les données ou les modèles d’IA détient une forme de souveraineté. Et cette souveraineté, de plus en plus, n’est plus nationale mais corporative.
Les États n’ont plus le monopole de la puissance. Ils en partagent désormais les attributs avec des entreprises globales, capables d’agir, d’investir, d’influencer à une échelle planétaire.
Un nouvel équilibre à inventer
Les entreprises ne remplacent certes pas les États, mais elles en sont désormais les interlocutrices incontournables. Leur puissance économique et technologique, leur internationalisation, leur permet de discuter d’égal à égal avec les gouvernements. Les États se voient contraints de composer, souvent confidentiellement, avec ces acteurs privés devenus stratégiques compte tenu de leur puissance de négociation imposante. Nous sommes ainsi entrés dans l’ère des puissances hybrides : quand la souveraineté ne se mesure plus en territoire et population, mais en silicium, en cloud, en code - et que le centre de gravité du pouvoir a glissé subrepticement du politique vers le technologique et des milliers de milliards de capitalisation boursière.
Publié le jeudi 27 novembre 2025 .
3 min. 34
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