Pénétration fulgurante de nouveaux entrants, disparition d’entreprises, métiers balayés, secteurs réinventés à marche forcée : on associe souvent l’innovation à des ravages économiques. La destruction créatrice chère à Joseph Schumpeter, remise au centre du débat par Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025, s’est imposée comme la matrice intellectuelle dominante de générations d’étudiants en management. De la robotisation aux vagues du digital et à l’IA générative, tout concourt à accréditer l’idée d’un progrès qui produit des champs de ruines.
Un modèle qui fabrique mécaniquement des perdants
Cette représentation a structuré la réflexion stratégique contemporaine : pour qu’un marché se développe, un autre doit décliner voire s’effondrer. Clayton Christensen a théorisé ce mécanisme avec son concept de disruption : un entrant low-cost ou technologique déloge les acteurs en place, incapables de pivoter à temps. Le succès universel de ce concept en a fait un impératif stratégique : disrupter, ou être soi-même disrupté.
Un récit contestable
Pourtant, ce récit n’a rien d’évident. Dans Homo Numericus, Daniel Cohen montrait comment l’hyper-innovation justifie trop aisément l’éviction de professions et de territoires entiers. Pierre Veltz, dans L’Économie désirable, souligne les externalités sociales et spatiales d’un modèle fondé sur la rupture permanente. En bref : la disruption destructrice n’est ni une loi naturelle, ni une fatalité. Son coût réel reste trop souvent occulté.
La création non disruptive
Dans Beyond Disruption, paru en 2023, Kim et Mauborgne, les célèbres auteurs de la stratégie Océan bleu, ont proposé une alternative conceptuelle : la création non disruptive. Il s’agit de créer un marché là où il n’en existait pas, sans détruire d’activités existantes. Il ne s’agit plus d'une logique de substitution, mais d’addition, et de croitre sans faire disparaitre une autre activité.
Microfinance : créer un marché pour les oubliés
La microfinance, illustrée par la Grameen Bank de Muhammad Yunus, en est un modèle canonique : elle a ouvert un espace financier pour des populations exclues, sans menacer les banques traditionnelles. C’est une extension du périmètre économique, pas une bataille darwinienne.
Sesame Street : l’« edutainment » pionnier
Voilà un autre exemple : Sesame Street, qui a inventé la télévision éducative pour enfants. Ce nouvel espace ne concurrence ni l’école ni l’édition : il les complète, créant un marché socialement utile sans destruction préalable.
Nickel : l’innovation inclusive à la française
En France, Nickel, le compte bancaire distribué chez les buralistes, cible les non-bancarisés. Trois millions de clients plus tard, aucune banque n’a fermé. Une innovation par inclusion, non par remplacement.
Ce que cela change pour les stratèges
Certes, la disruption restera une stratégie majeure, mais elle n’a rien d’une fatalité. Érigée en idéologie technologique et ultralibérale, elle masque d’autres voies possibles pour ceux qui veulent entreprendre. L’innovation non-disruptive cherche à ouvrir un espace stratégique négligé : celui qui permet de créer sans détruire, d’élargir plutôt que remplacer, d’innover sans viser la disparition d’un concurrent.
Publié le vendredi 19 décembre 2025 .
3 min. 40
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