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Le management adore les mots sucrés. Quand l’organisation craque, il sort son vocabulaire de secours : bienveillance, empathie, adaptabilité. Sous couvert d’humaniser le travail, on psychologise ce qu’on ne veut plus organiser. Ainsi les soft skills aussi faciles à invoquer que difficiles à circonscrire.  Le bullshit des soft skills tient à leur plasticité absolue. Seraient-ils ce que les vieilles civilisations appelaient manières, tenue, art des distances — bref, des biens lents, acquis par apprentissage, transmission, épreuves ? Le récit est séduisant : remettre l’humain au centre, célébrer l’écoute, la collaboration, l’empathie. Mais ce vernis lexical a une fonction moins avouée : servir de paravent à une dégradation de la compétence. Plutôt que d’affronter ce que l’on sait réellement faire, produire, arbitrer, on met en avant des qualités supposées, si souples qu’elles échappent à tout examen sérieux. On nous vend de l’humain en spray, prêt-à-pulvériser sur des organisations qui grincent. Plus d’apprentissage, mais du ressenti, du feedback. C’est le règne du coton lexical : on éponge les tensions à coups de bienveillance formatée, d’intelligence émotionnelle en kit. Ce virage n’est pas innocent. Il remplace la culture du faire par la morale du paraître. Jadis, on jugeait un ingénieur à son dessin, un juriste à son argumentaire. Aujourd’hui, on les jauge à l’angle de leur énergie positive et de leur aptitude à rebondir. La manœuvre est connue : déplacer le problème des structures vers les personnes. Au lieu de clarifier les missions, d’ajuster les moyens, de stabiliser les priorités, on enjoint les salariés à être flexible dans des cadres rigides, inventifs dans des tâches standardisées et surtout bienveillants malgré des objectifs intenables. L’outil lexical transforme des défauts d’organisation en défauts individuels : si ça ne marche pas, c’est la « gestion des émotions » qui manque, la résilience qui fait défaut, la posture qui n’est pas la bonne. Le monde académique n’est pas épargné. Dans bien des écoles, la rigueur des fondamentaux recule au profit de dispositifs performatifs : ateliers de leadership, modules d’intelligence émotionnelle, et sempiternels hackathons. On évalue l’aisance plutôt que la maîtrise, la présentation plutôt que le raisonnement, le projet inspirant  plutôt que la compétence vérifiable. La mise en scène remplace l’exigence ; l’étudiant apprend à se raconter davantage qu’à savoir faire.

En entreprise, la même logique prospère. Faute de critères précis, on évalue des attitudes. Les RH, sommées de produire de l’engagement, empilent des grilles de savoir-être » : universelles, donc opposables à tous, et… incapables de trancher quoi que ce soit. La compétence technique se dissout dans un horizon de qualités morales génériques.

Ce flou n’est pas accidentel : il protège. Les soft skills sont à la fois indéfinissables et extensibles à l’infini. Le coût de l’incompétence collective est transféré à la psyché des individus, tandis que prospèrent le marché du coaching et la bureaucratie de la posture. Faut-il mépriser les qualités humaines ? Certainement pas. Écouter, arbitrer, coopérer : cela existe, et cela compte. Mais cela se construit — par le travail bien fait, l’apprentissage accompagné, la confrontation aux pairs, le droit à l’essai et à l’erreur, des règles claires et des temps protégés. Sans institutions de transmission, les soft skills ne sont que des slogans ; sans exigence de métier, elles deviennent un alibi.


Publié le lundi 01 décembre 2025 . 4 min. 20

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