Je fais de la prospective pour les entreprises depuis des décennies, en travaillant sur les enjeux environnementaux, technologiques, sociétaux et économiques. J’avais toujours évité la géopolitique, pensant ne pas en avoir les compétences. Mais la question russe « fallait-il sortir ou rester ? » a bouleversé mes principes, m'amenant à explorer ce que disent les géopoliticiens. J’y ai trouvé deux choses troublantes : ils sont encore plus divisés que les économistes et ont du mal à distinguer les temporalités.
Sur le premier point, la vidéo de Jeffrey Sachs au Parlement européen (à voir sur YouTube) illustre comment une analyse géopolitique peut être présentée avec l’assurance condescendante de « celui qui sait », et infantilisant ceux qui pensent différemment. Le ton est convaincant, mais le fond l’est moins. À l’opposé, Dominique Moisi (« Le triomphe des émotions ») adopte une approche plus humble, enrichissant son analyse par la reconnaissance de ses erreurs passées et l’observation des dynamiques émotionnelles en jeu.
Sur le second point, les temporalités, la distinction des horizons est essentielle, surtout pour la prospective des entreprises. L’immédiateté des conséquences du conflit ukrainien préoccupe les conseils d’administration à court terme. Mais à moyen terme (dix ans), les dictateurs, les sociétés et les technologies auront changé. C’est cet horizon qui compte pour la stratégie des entreprises, puisque la plupart des produits et services — de l’automobile aux assurances — doivent être pensés sur une échelle de une ou plusieurs décennies.
À long terme, des évolutions profondes doivent être comprises. Premier exemple : la géopolitique des émotions, mise en avant par Moisi, s’inscrit dans une temporalité très longue. Les tensions franco-algériennes ou celles du Moyen-Orient ne se résoudront pas en cinquante ans. Deuxième exemple : la démographie, qui façonne le monde au niveau du siècle. Alors que le XXe siècle a vu la population mondiale passer de 1,6 milliard à 8 milliards, le XXIe connaîtra un basculement très différent. La Chine chutera à 630 millions d’habitants en 2100, tandis que l’Inde atteindra 1,5 milliard et le Nigeria 480 millions. Ces transformations interviendront à échelle humaine : un enfant né aujourd’hui aura 75 ans en 2100.
La prospective doit intégrer la géopolitique en distinguant clairement ces horizons. Les temporalités s’entrecroisent, donnant une impression d’interdépendance, mais elles relèvent de dynamiques distinctes. Pour préparer l’avenir des systèmes économiques et garantir la pérennité des entreprises, il faut certes considérer les risques à court terme, mais négliger le moyen et le long terme est tout aussi périlleux.
Publié le mardi 06 mai 2025 .
3 min. 03
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