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Sur le déclin de la culture générale : l'âme désarmée

Publié le mardi 2 juillet 2019 . 3 min. 46

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Les sciences exactes ont pris le pouvoir dans notre société. Du reste personne ne songe à remettre en cause leur utilité en effet ; elles fonctionnent sur un principe de conquête militaire que rien ne semble plus pouvoir arrêter.


Deux problèmes devraient cependant devraient attirer un peu notre attention : d’une part, que la compétence des sciences exactes s’arrêtent à l’homme qu’elles excluent de leurs calculs. Et d’autre part qu’elles sont juste incapables de nous renseigner sur le seul point qui compte vraiment : quelles sont nos valeurs ? Pour quelle raison voulons-nous vivre, travailler ou même, dans certains cas, diriger l’action collective ? Pour quels motifs voulons-nous agir ?


Voilà ce qu’en substance annonçait dans son célèbre essai « The Closing of the American mind » Allan Bloom en 1987, un livre très peu lu en France mais ayant reçu un retentissement immense aux Etats-Unis. Or cet élégant pamphlet fait l’objet, grâce aux Editions des Belles-Lettres, d’une retraduction complète. L’auteur y explique pourquoi et comment les humanités nous donnent accès à nous-mêmes d’une manière autrement plus authentique que les sciences sociales auxquelles Bloom reprochent leur manque d’unité : « l’économie fait valoir que l’économie de marché est à la base de tout » dit-il, « la psychologie que c’est la psyché individuelle qui fonde tout le reste, l’anthropologie que c’est la culture,  la science politique que c’est l’ordre politique. (…) »  Chacune voulant, ajoute-t-il, « que l’histoire que raconte les sciences humaines soit conforme à ses désirs et à ses besoins » (…) comme « ces sociologues qui parlent si aisément du sacré (et qui) font penser à un homme qui aurait chez lui un vieux lion de cirque édenté pour se donner à bon compte les frissons de la jungle ».


Ainsi les sciences sociales se plaisent à quantifier les phénomènes humains et se montrent alors incapables de donner à la conduite des actions humaines, elles qui reposent avant tout sur un système de valeurs, le moindre sens.


A la place on a mis le béhaviourisme, qui prétend grâce aux statistiques montrer combien les êtres sont prévisibles, à l’opposé de ce que met en évidence, de Tolstoï à Flaubert, toute la grande littérature. « Les lettres » annonce Bloom, « me font penser au Marché aux puces de Paris, où au milieu de vieux déchets et de marchandises de pacotille on peut découvrir un trésor. »


Au fond, pour cet essayiste mort en 1992, il s’agit de prévenir ses compatriotes de la perte d’influence des disciplines humanistes, voire leur risque de disparition totale, au sein de l’Université américaine. Pour lui, c’est l’honneur de l’Europe que d’avoir su conserver une place centrale à la philosophie, en particulier autour de la figure socratique qui symbolise cette curieuse manière de poser constamment la question du pourquoi. Il se réfère tout aussi bien à la pensée nietzschéenne, qui sans cesse nous rappelle que le « rationalisme victorieux est incapable de régner » et que les leaders sont d’abord, et de toute éternité, celles et ceux qui se montrent capables d’engendrer de nouvelles valeurs.


Bref, sans « patrimoine critique » et sans capacité à faire la différence « entre le sublime et la camelote », l’âme apparaît désarmée, comme l’indique le titre en français de cet essai décapant que l’on conseillera surtout pour sa thèse principale, moins pour son rejet catégorique, et manqué, de l’émergence du poststructuralisme dans les années 60 et 70.
A l’heure où l’usage des technologies et la maîtrise statistique semblent avoir remplacé la culture humaniste aux Etats-Unis comme ailleurs, où la « perte de sens » est devenu comme par hasard un thème menaçant et récurrent dans le monde travail, la mise en garde de Bloom, aussi retentissante soit-elle, mérite plus que jamais d’être entendue, à défaut d’être tout à fait crue : « L’Occident se définit notamment par son besoin de philosophie » écrit-il. « Privé de cela, il s’effondrera ».

Réf.

L’âme désarmée, Essai sur le déclin de la culture générale, par Allan Bloom, Les Belles Lettres, 2019, Paris.


D'APRÈS LE LIVRE :

L'âme désarmée / essai sur le déclin de la culture générale

L'âme désarmée / essai sur le déclin de la culture générale

Auteur : Allan Bloom
Date de parution : 20/09/2018
Éditeur : Les Belles Lettres
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