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Et si le scandale n’était plus un accident de parcours ? Et s’il était devenu, au contraire, une étape presque nécessaire de toute trajectoire politique ?
Non plus une déflagration morale qui interrompt une carrière, mais un passage obligé, une scène où se joue à la fois la déchéance et la rédemption. La politique ne gouverne plus seulement des territoires ou des budgets : elle orchestre des cycles d’indignation, d’excuses et de résilience. Le scandale n’est plus une rupture, il est un mode de régulation.

Car, dans l’économie de l’attention, la visibilité est la véritable monnaie. Peu importe qu’elle soit positive ou négative : l’essentiel est d’occuper le flux. Être au centre d’un scandale, c’est assurer sa notoriété, son omniprésence médiatique. Le nom circule, les images tournent, la personne devient une figure, au moins provisoirement. C’est ce paradoxe : le scandale détruit, mais il valorise aussi. Il peut ruiner une carrière, mais il fait grimper la cote de notoriété.

On a longtemps pensé le scandale comme une mise à mort. C’était la logique du bouc émissaire, analysée par René Girard : l’opinion sacrifiait un individu pour restaurer l’ordre symbolique. Aujourd’hui, la mécanique s’est inversée. Le scandale n’est plus toujours un sacrifice : il devient parfois une opportunité. L’accusé peut retourner la situation à son avantage, se poser en victime de l’acharnement médiatique, jouer la carte de la confession intime. On ne compte plus les hommes publics venus expliquer qu’ils étaient de “bons pères”, qu’ils avaient été mal compris, qu’ils avaient été lynchés. Cette mise à nu, cette pseudo-transparence, produit une forme de ré-humanisation.

Évidemment, certains ne s’en relèvent pas : DSK, Cahuzac, Fillon… le scandale a brisé leur trajectoire. Mais d’autres en sortent renforcés. Donald Trump a bâti une partie de son capital politique sur des outrances qui, ailleurs, auraient fait scandale définitif. En France, certains ministres traversent des affaires qui auraient été fatales il y a vingt ans et parviennent, par le bruit même du scandale, à se maintenir. L’indignation devient un carburant : on fait de la polémique un mode de survie.

C’est cela, l’économie tragique du scandale : il ne repose plus sur le contenu — sexe, argent, mensonge, rumeur — mais sur la valeur d’exposition qu’il génère. Dans un espace médiatique saturé, le scandale agit comme un accélérateur de notoriété. Il provoque la colère, l’indignation, la moquerie, mais il garantit une présence. Et dans la logique contemporaine, mieux vaut être visible que disparu.

Alors, que reste-t-il de la politique dans ce théâtre ? Peut-être une scène où l’on gère moins des idées que des intensités émotionnelles. Où l’on ne débat plus de programmes, mais de récits de chute et de confession. Le scandale devient un langage partagé : il rythme la vie publique, il nourrit la chronique, il occupe le temps. Mais il nous détourne aussi du fond. À force de vivre dans cette succession de drames, nous nous accoutumons à ne plus attendre du politique ni projet, ni horizon, mais seulement le prochain épisode de cette interminable série des indignations.


Publié le mardi 20 janvier 2026 . 3 min. 46

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