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Les comptes extravagants de l'Irlande dans la crise

Enregistré le mardi 1 décembre 2020 . 4 min. 47

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L’Irlande fait mieux que résister à la crise. À tel point que, d’après les projections de la Commission européenne, l’économie irlandaise serait, avec la Lituanie, la seule économie eurolandaise à retrouver dès l’année prochaine un niveau de PIB pré-COVID. Cela ne sera pas le cas de la zone euro ni même en 2022. Un vrai miracle économique... ou un mirage statistique ?


Les revenus de la population décorrélés du PIB


En fait, l’Irlande incarne à elle seule ces petites économies où 1) le PIB a perdu son sens, 2) l’incroyable domination des GAFAM dans le jeu du capitalisme contemporain et 3) leur incapacité d’entraînement des territoires. La supercherie statistique irlandaise n’est pas nouvelle. Entre 2009 et 2019, le PIB de l’Irlande s’est envolé de 82%, quand celui de la zone euro (hors Irlande) s’élevait de 13%, soit un rapport de 1 à 6.


Ce bond de l’économie irlandaise ne se retrouve ni dans l’emploi — qui a eu du mal à retrouver son sommet d’avant la grande récession de 2008-2009 — ni dans la consommation dont le poids n’a cessé de diminuer en proportion du PIB, ce qui témoigne de la décorrélation entre le PIB et l’augmentation des revenus des personnes qui résident et travaillent réellement en Irlande.


La crise de la COVID-19 enfonce le clou. Pour preuve, la croissance irlandaise serait à peine écornée alors que le taux de chômage corrigé des personnes recevant les allocations liées à la pandémie est passé de 4,9% en début d’année à 20,2% en octobre dernier après avoir culminé à plus de 30% en avril.


Investissements et solde extérieur : des données abracadabrantesques


L’Irlande, c’est l’histoire d’une économie locale en souffrance affichant des performances extravagantes. Il faut partir du calcul du PIB pour bien comprendre la mécanique en place. Le PIB, c’est l’addition de la consommation, de l’investissement de la variation des stocks et du solde du commerce extérieur.


La consommation (dont le niveau par habitant colle aux standards européens) et les stocks ne posent pas de problème. En revanche, au niveau de l’investissement et du solde extérieur, c’est abracadabrantesque.


D’après les données officielles, l’investissement en Irlande a bondi de 265% en euros constants entre 2014 et 2019. Dans les faits, depuis la dernière refonte des comptes nationaux en 2008 par l’ONU, la R&D est considérée comme de l’investissement. Or, l’Irlande n’a introduit ces changements de méthode qu’en 2014. Cette requalification de la R&D en actifs opérée par les comptables nationaux, mais aussi et surtout la nouvelle attractivité du pays (depuis le 1er janvier 2016, les entreprises déposant des brevets en Irlande bénéficient d’un taux d’imposition de 6,25%) ont boosté les chiffres… Et le mouvement continue. Certes, sur le 1er semestre 2020, les flux ont été moins importants que sur la même période de 2019, mais ils restent 2 fois plus élevés que ceux du 1er semestre 2018. La comparaison avec les autres pays de la zone euro reste stupéfiante.


Les chiffres du commerce extérieur sont également hors-norme. Les exportations de biens et services de l’Irlande se sont élevées à 440 Md€ en 2019. Rapportés au nombre d’emplois, cela équivaut à 196 566 euros par tête. Autant dire qu’à ce tarif-là, l’Allemagne avec ses 39 294 euros est totalement surclassée ; sans parler de l’Italie, de la France et de l’Espagne reléguée à des faire-valoir. Même les Pays-Bas et la Belgique, deux économies portuaires ne tiennent pas la comparaison. Mais qui dit économies portuaires dit aussi ports. Or, c’est étrange, le principal port d’Irlande, Dublin, n’apparaît dans aucun classement répertoriant les principaux ports d’Europe. On retrouve pourtant bien en tête de classement deux ports néerlandais, Rotterdam et Amsterdam, et un port belge.


Des profits transférés en Irlande


Dans les faits, ce tour de passe-passe est la conséquence comptable d’un dumping fiscal ultra-agressif. L’opération est simple : il suffit de créer une filiale, voire de domicilier son siège en Irlande et de jouer ensuite sur les prix de transferts. Le but : vendre sa production réalisée ailleurs le moins cher possible à sa structure irlandaise qui la facturera ensuite au prix le plus élevé possible.


Les profits sont de fait transférés en Irlande qui applique un taux d’imposition sur les sociétés ultras bas, 12,5%. Ce faisant, ces mouvements d’achat-vente ne sont que des opérations comptables qui ne nécessitent même pas que les marchandises soient effectivement expédiées. Des montages fiscaux plus ou moins sophistiqués en liaison avec les Pays-Bas ont également attiré les géants du Net.


Finalement, cette petite économie se retrouve avec le siège de Google, Facebook, Apple, le siège européen de Microsoft... La liste est longue. Des entreprises qui font mieux que résister à la crise de la COVID-19 et dont l’activité et les profits localisés en Irlande sont en hausse, mais qui ne tirent pas le reste de l’économie.
Les chiffres du PIB de l’Irlande sont une réalité comptable, mais une horreur économique : un véritable holdup de valeur et de matière fiscale. Et crise ou pas, cela continue.


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