Pendant que l’Europe débat de ses normes, l’Asie, elle, écrit la croissance du siècle. En moins de 50 ans, la part asiatique du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat est passée de 20% à près de 46%. Ce n’est plus un rattrapage : c’est un basculement d’équilibre. Un bémol toutefois : si cet indicateur permet de comparer la richesse réelle des habitants dans leur propre pays, il en dit moins sur la réelle puissance économique où le véritable arbitre reste le PIB nominal. Selon ce critère, c’est moins marqué, mais il ne faut pas s’y tromper : l’Asie est devenue un poids lourd de l’économie mondiale, et le centre de gravité de la croissance va continuer de pencher de son côté dans les prochaines années.
La richesse durable n’est pas uniforme, mais le rattrapage est spectaculaire
Derrière ce triomphe statistique se cache une question essentielle : l’Asie rattrape-t-elle l’Europe en richesse durable, ou seulement en puissance industrielle et technologique ? L’Asie émergente, comme elle est souvent qualifiée, a fait un grand bond en avant en matière de rattrapage de revenus. La Chine, la Corée du Sud, le Vietnam et l’Inde ont gagné plusieurs décennies en une génération. En prenant la France comme référence, la Corée du Sud se situe à un niveau équivalent et la dépassera dès 2027 selon les prévisions du FMI ; la Chine est en progression accélérée ; la situation est plus laborieuse en Inde, mais la phase de décollage est bien là. Le PIB par habitant n’est qu’un indicateur : la qualité des institutions, du capital humain et des infrastructures reste inégale.
L’industrie et l’innovation sont désormais un projet stratégique asiatique
Autre fait saillant : le centre de gravité industriel a basculé. De l’électronique à la chimie, de l’automobile aux batteries, l’Asie a capté la chaîne de valeur mondiale. En moins de 20 ans, la part de la valeur ajoutée industrielle asiatique est passée d’environ 30% à 45%. La Chine est surpuissante dans cet ensemble, avec près de 30% de la valeur ajoutée industrielle mondiale, le contrôle de 80% de la production mondiale de panneaux solaires et de 60% des métaux critiques. L’Europe est désormais dépendante technologiquement, logistiquement et énergétiquement. C’est la revanche de la planification. Là où l’Europe raisonne en « marché », l’Asie raisonne en « projet ». Corée, Chine, Singapour : États stratèges, politiques industrielles cohérentes, alliances public-privé. En Europe, la doctrine de la concurrence a souvent freiné la constitution de champions régionaux.
De surcroît, l’Asie ne copie plus, elle invente. Les brevets en IA et en semi-conducteurs sont désormais majoritairement asiatiques : la Chine dépose, dans les familles de brevets internationaux en semi-conducteurs, deux fois plus de brevets que le Japon et la Corée du Sud, qui en déposent deux fois plus que les États-Unis. L’Europe est reléguée en deuxième division. Les géants du hardware et du software s’ancrent : TSMC, Samsung, ByteDance, Huawei, Tencent.
L’Asie réinvente le capitalisme productif
Le modèle asiatique n’est pas sans faille non plus. La Chine vieillit avant de s’être enrichie. Le Japon reste englué dans une stagnation séculaire. L’Inde croît vite, mais reste inégalitaire et sous-éduquée. Toutefois, les flux de capitaux, de savoirs et de normes s’inversent. L’Asie n’est plus « l’usine du monde » : elle devient aussi le client, le concepteur et le prescripteur. L’Asie n’a pas seulement rattrapé l’Europe. Elle a réinventé la dynamique du capitalisme productif. L’Europe reste riche, mais de moins en moins centrale.
Publié le lundi 15 décembre 2025 .
3 min. 29
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