« La logique de la guerre s’est infiltrée dans celle des échanges. » Dès 1990, Edward Luttwak posait ce diagnostic visionnaire en forgeant le terme de géoéconomie. Trente ans plus tard, ses intuitions s’imposent violemment.
Tarifs douaniers, sanctions financières, interdictions d’exporter des technologies sensibles, contrôle des chaînes de valeur : les États ne combattent plus seulement avec des armes mais avec leur monnaie, leur droit, et leur industrie. La guerre n’a pas disparu : elle a seulement changé d’armes.
L’économie, un véritable champ de bataille
Contrairement au récit d’une mondialisation heureuse, pacifiée par les marchés, les faits s’accumulent. Trump, en apparence imprévisible, a agi selon une doctrine structurée : affaiblir les rivaux (Chine, Europe), restaurer l’autonomie industrielle américaine, et instrumentaliser le dollar comme levier coercitif.
C’est une application directe de la pensée de l’économiste Albert Hirschman, pour qui « la dépendance économique est une arme d’influence politique ».
La doctrine américaine : un nationalisme économique cohérent
Les mesures économiques adoptées par l’administration Trump — taxes sur les importations, retrait des accords multilatéraux, sanctions ciblées — ne sont pas le fruit du hasard, mais d’une stratégie. Comme l’a analysé Christian Bluth, elles relèvent d’une logique géoéconomique visant à renforcer la puissance relative des États-Unis dans un monde d’interdépendances.
Les autres puissances suivent la même voie
Les États-Unis ne sont pas seuls à jouer cette carte : la Chine sécurise ses approvisionnements en terres rares et impose ses normes dans les infrastructures numériques ; la Russie utilise l’énergie comme instrument de pression stratégique ; l’Union européenne, quant à elle, tente laborieusement d’esquisser une réponse avec son « autonomie stratégique ».
Pourquoi il faut penser géoéconomie aujourd’hui
La géoéconomie n’est pas une mode intellectuelle, c’est une nécessité stratégique. Elle permet de comprendre que les flux de biens, de capitaux ou de données ne sont jamais neutres : ils construisent des dépendances, structurent des rapports de force, et peuvent être retournés contre ceux qui les subissent.
Les raretés stratégiques : nouvelle frontière de la puissance
Comme le résume Thomas Gomart, directeur de l’IFRI, « nous sommes entrés dans un monde de raretés stratégiques où l’accès à l’énergie, à l’eau, aux données et aux composants électroniques devient un facteur de puissance ou de vulnérabilité ».
Penser puissance et interdépendance économique
L’heure n’est plus aux naïvetés globalistes. Pour comprendre la nouvelle donne internationale, il faut cesser de croire à un monde régi par les seules règles du marché. Ce sont des États en armes économiques qui s’affrontent, avec des firmes comme bras armés.
La géoéconomie est aujourd’hui ce que la géopolitique fut hier : c’est une discipline stratégique indispensable pour ne pas être relégué à la périphérie du jeu mondial.
Références complètes
1. Luttwak, Edward N. (1990). From Geopolitics to Geo-Economics: Logic of Conflict, Grammar of Commerce, The National Interest, n°20, Summer 1990.
2. Hirschman, Albert O. (1945). National Power and the Structure of Foreign Trade, University of California Press.
3. Bluth, Christian, cité dans Courrier international, n°1479, 5–11 avril 2018, traduction d’un article du Financial Times.
4. Gomart, Thomas (2019). L’Affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques, Paris : Éditions Tallandier.
5. Leonard, Mark (2021). The Age of Unpeace: How Connectivity Causes Conflict, Penguin Books.
Publié le lundi 28 avril 2025 .
3 min. 19
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