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Les économistes adorent les modèles. Ils construisent des équations élégantes fondées sur des hypothèses souvent irréalistes : acteurs rationnels, marchés parfaits, informations complètes. Mais dans une entreprise, rien de tout cela n’existe. Les décisions y sont prises dans l’incertitude, les jeux de pouvoir, les biais cognitifs et les arbitrages quotidiens. Ce que l’économiste voit comme une "fonction de production", le manager le vit comme un conflit de calendrier entre un client pressé, une équipe débordée et une chaîne logistique capricieuse.

L’obsession du long terme contre la tyrannie du quotidien

Les économistes raisonnent en horizons longs : croissance potentielle, rendements décroissants, courbes de tendance. Or, le manager, lui, affronte l’urgence permanente. Le cash, les imprévus, les objectifs de fin de trimestre. Comme le disait Henri Fayol, "administrer, c’est prévoir". Mais prévoir dans l’action, pas dans une salle de séminaire. L’économie analyse les conséquences ; le management décide sous contrainte. L’une observe, l’autre arbitre.

Le mythe du marché efficient, l’oubli des jeux de pouvoir

Autre aveuglement : la croyance dans l’efficience des marchés. Mais les entreprises ne sont pas des agents transparents qui maximisent une utilité. Ce sont des organisations politiques. Herbert Simon et James March l’ont bien montré : les décisions stratégiques sont souvent le résultat de compromis, d’histoires internes, de routines anciennes. Rien de tout cela ne rentre dans un modèle d'équilibre général.

Quand l’économiste descend dans l’arène

Il y a des exceptions. Des économistes tels qu’ Oliver Williamson ou Elinor Ostrom ont compris que l’économie devait se salir les mains avec le réel. Mais ces économistes-là sont plutôt rares. La plupart continuent à parler de l’entreprise comme d’un point sur une courbe. Pour comprendre la gestion, il faut lire Mintzberg, Drucker ou Crozier — et pas seulement les revues académiques comme le Journal of Economic Theory.

Sortir de l’opposition stérile entre théorie économique et pratique managériale

Aussi longtemps que les économistes continueront à raisonner à partir de modèles abstraits sans intégrer les réalités organisationnelles, leur lecture de l’entreprise demeurera partielle. Mais, inversement, les dirigeants qui écartent l’analyse économique au motif de son éloignement du terrain se privent d’outils essentiels pour comprendre leur environnement stratégique. Inflation, taux d’intérêt, régulation, fragmentation des chaînes de valeur : ces dynamiques macroéconomiques pèsent directement sur les arbitrages managériaux. Il ne s’agit donc pas de choisir entre rigueur conceptuelle et gestion opérationnelle, mais de combiner les deux.

De la compréhension des marchés à l’action efficace

Le défi des dirigeants d’entreprises, c’est finalement de comprendre les mécanismes généraux qui structurent les marchés tout en restant attentif aux contraintes spécifiques de l’exécution.  C’est à cette condition que l’entreprise peut articuler vision stratégique et efficacité d’action. C’est là que devrait se jouer le dialogue entre les sciences économiques et les disciplines de gestion. Or, en France particulièrement, l’économie et la gestion dialoguent peu. Les passerelles entre pensée économique et les préoccupations opérationnelles des entreprises sont largement absentes. L’économie et la gestion restent trop souvent deux disciplines qui s’ignorent.


Publié le mardi 06 mai 2025 . 3 min. 53

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