On se moque volontiers des anciens Romains qui décidaient d’aller à la guerre en observant comment des poulets sacrés picoraient des grains. Si les gallinacés picoraient goulûment, le présage était favorable ; sinon, mieux valait différer l’assaut. Aujourd’hui, ces pratiques nous paraissent dérisoires, folkloriques. Pourtant, à bien y regarder, nombre de décisions managériales ne s’en éloignent pas tant : mise en scène de savoirs ésotériques (jargon, matrices, KPI), ritulisation des décisions, postures oraculaires des consultants, tout cela ne serait-il pas une forme de divination moderne ? Dans le fond, qu’est-ce qui distingue vraiment le pullarius, prêtre chargé des poulets sacrés à Rome du manager d’aujourd’hui ? Depuis toujours, les humains cherchent à voir clair dans le brouillard de l’avenir. Qu’il s’agisse de se fier aux œufs crus, aux entrailles de chèvre, aux cartes, ou aux cordelettes tibétaines. La divination n’est pas affaire de magie, mais de méthode. Et surtout, elle vise moins à prédire qu’à décider : faut-il signer ce contrat ? Licencier ? Fusionner ? Même les anciens savaient que l’oracle n’était pas là pour dire la vérité, mais pour donner du sens. Or c’est exactement ce que fait le manager : il fabrique du sens dans l’incertitude. Il lit les signaux faibles, décode les tendances, interprète les KPI comme d'autres lisaient les lignes de la main. Et comme les chamans africains ou les astrologues de la Renaissance, il opère dans une zone grise entre croyance, expertise et théâtre rituel. Les pratiques divinatoires naissent toujours d’un besoin vital de décider quand tout échappe. Or le management, loin de l’image rationnelle et planificatrice qu’il revendique, évolue justement dans l’indécidable. On fait des choix à long terme dans un monde que l’on ne maîtrise pas, sur la base de données toujours incomplètes. Il ne s’agit pas tant de prédire que d’agir avec foi. Dans ce contexte, le management ne serait plus un art de gouverner fondé sur la raison, mais un art d’interpréter, de donner du sens. Un art performatif, où la parole du leader façonne le réel plus qu’elle ne le décrit. Comme le devin, le manager ne sait pas, mais il doit répondre. Il rassure, oriente, engage — quitte à improviser. Cette proximité entre divination et management se révèle aussi dans les conditions d’accès aux fonctions de pouvoir. Certaines cultures exigent du futur devin une épreuve traumatique, un passage par la maladie ou la folie. N’en va-t-il pas de même dans certaines trajectoires de dirigeants, marquées par l’épreuve du burnout ou la mise à l’écart ? On ne devient pas manager par simple promotion, mais souvent par initiation : une confrontation au chaos qui confère, ensuite, une forme d’autorité prophétique. En retour, les collaborateurs consultent leur manager comme on consulte un oracle : vais-je évoluer ? Ce projet est-il viable ? Est-ce le bon moment ? Plus qu’une réponse rationnelle, ils attendent un récit, une cohérence, une forme de vérité symbolique qui éclaire leurs choix. Ce que dit le manager ne vaut pas tant pour sa justesse que pour sa capacité à faire tenir ensemble un collectif traversé par l’incertitude. Alors oui, le management recèle bien des traits de la divination. Loin de le discréditer, cela révèle l’une de ses fonctions essentielles : contenir l’angoisse du futur en lui donnant forme, figures et mots. Le patron est comme un devin : il ne connaît pas l’avenir, mais il sait qu’il faut agir comme si. C’est peut-être là, justement, le cœur du leadership.
Publié le mercredi 12 novembre 2025 .
4 min. 09
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