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Les fantasmes de la dématérialisation numérique du monde

Enregistré le jeudi 17 juin 2021 . 4 min. 00

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La dématérialisation du monde est plus qu’un mythe, c’est un fantasme. Comme si l’économie numérique rendait la matérialité obsolète et que, pareils à de purs esprits, nous pourrions nous passer de matière pour vivre. Certes la cuisine moléculaire eût son heure de gloire en réussissant à nous vendre de l’azote au prix du caviar… Mais n’oublions pas, pour rester dans la métaphore gastronomique, que pour faire une omelette, non seulement il faut casser des œufs, mais en plus, il faut en utiliser !


L’économie numérique nous confronte il est vrai à des photos ou vidéos que l’on regarde ou télécharge, et dont on peut avoir l’illusion qu’elles se situent nulle part. Comme si cette présence sensible de l’image pouvait s’abstraire de support matériel. Ce fantasme d’une économie de l’expérience qui se serait débarrassée de la crasse, du charbon et du fer de l’époque industrielle sous-tend l’idée d’un monde plus propre, plus sobre … et fondamentalement meilleur !


C’est oublier que le cuivre, le verre, le béton ou le silicium sont la matière même de la dématérialisation. Qu’il s’agisse de fabriquer un appareil photo, de fixer une image sur un support stockable ou d’envoyer une photo, il est nécessaire de disposer de verre, de plastique, de câbles métalliques, etc. Car contrairement à ce que pensent certains, les données disponibles sur internet existent bien quelque part, stockées sur des plaques de silicium. Sans parler de l'impact écologique des data centers qu'il faut constamment refroidir et des quantités d’énergie considérables qui sont requises à toutes les étapes de la numérisation. 


N’en déplaise aux adaptes du platonisme ou du plotinisme, il n’est pas possible de s’abstraire de la physicalité pour produire, faire circuler et stocker des images et des données et donc pour vivre.


Prenons l’exemple de la fée électricité à laquelle on veut nous convertir contre la méchante énergie fossile. Comment cette fée électricité qui illumine la ville et émerveille la foule a-t-elle pu devenir l’incarnation du progrès, si ce n’est grâce à un processus illusionniste ? C’est en tous cas ce que montre la success story de cette énergie qu’ont retracé deux sociologues en montrant que l’électricité a toujours bénéficié d’un art du camouflage. Le tour de passe passe a toujours consisté à dissimuler en amont ou en aval les déchets et dégâts liées à sa production et à son utilisation. Ce phénomène d’occultation lui a permis de faire ainsi oublier la matérialité de son origine et de se positionner comme un remède aux dégâts du « capitalisme fossile ».


Or c’est exactement ce que fait le capitalisme en nous rendant invisibles les flux numériques. Comme s’il s’agissait de nous faire oublier que la luminosité des images vient également des énergies fossiles. C’est pourquoi les images n’ont jamais été aussi matérielles, même si cette matérialité ne nous est pas rendue visible. Ce grand récit de la dématérialisation s’appuie sur une rhétorique qui structurent notre imaginaire. Ainsi parler de clouds, de nuages donc, et de virtuel c’est faire comme si les images et les documents n’avaient pas d'existence réelle. Comme si finalement la numérisation nous offrait la possibilité d’un monde sans corps sans matière, sans flétrissure, sa saleté et surtout sans résistance. Serait-ce alors un monde peuplé d’âmes ou un monde qui a perdu son âme ?


Référence :
Alain Gras et Georges Dubey, La servitude électrique. Du rêve de la liberté à la prison numérique, Seuil, 2021.


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