Connaissez-vous la paréidolie ? Il s’agit d’un biais cognitif, d’une illusion, qui pousse votre cerveau à reconnaître des formes familières dans des objets ambigus ou inanimés, que ce soient des visages dans les nuages, des animaux dans les rochers ou des mélodies dans des bruits mécaniques. En 1994, une habitante de Floride a ainsi été convaincue de voir l’image de la Vierge Marie dans un sandwich au fromage grillé. Après l’avoir conservé pendant dix ans, elle a fini par mettre ce sandwich en vente sur eBay, où il a atteint le prix quelque peu déraisonnable de 28 000 dollars.
Or, les systèmes d’intelligence artificielle permettent d’actualiser notre compréhension du phénomène de paréidolie.
Tout d’abord, les IA sont elles aussi sujettes à la paréidolie, mais de manière spécifique. Elles détectent parfois des visages ou des objets inexistants, ce qui peut se révéler particulièrement problématique, par exemple pour les véhicules autonomes. Pour remédier à ces « faux positifs », vous êtes vous-même sollicité via des outils comme ReCAPTCHA, dans lesquels, en cliquant sur des images de feux de signalisation ou d’autobus, vous contribuez sans nécessairement le savoir à entraîner les IA à mieux distinguer le vrai du faux. Reste que les recherches montrent que les IA sont moins exposées que les êtres humains à la paréidolie : elles ne peuvent reconnaître des visages humains imaginaires que dans des images relativement simples, alors que vous pouvez le faire aussi bien dans des images très rudimentaires que dans des scènes très confuses : la paréidolie reste donc, du moins pour l’instant, l’apanage de notre humanité.
Cependant, il existe une autre manière de lier l’IA et la paréidolie. Et si la plus vaste des paréidolies était désormais celle que nous projetons sur l’intelligence artificielle elle-même ? Voir de l’intelligence dans l’IA, c’est un peu comme voir des animaux dans les nuages : une projection plus qu’une réalité. Nous avons l’illusion collective que des machines sont capables de penser, alors qu’elles ne font que dérouler leurs algorithmes.
Pour rappel, le terme « intelligence artificielle » est un abus de langage : il a été choisi en 1955 par quatre chercheurs en quête de subventions, qui voulaient se différencier d’autres courants de recherche et attirer l’attention de financeurs pour organiser une conférence. De fait, derrière ce nom suggestif – intelligence artificielle – se cache une réalité bien plus sobre : des simulations algorithmiques, sans conscience ni compréhension, et nous ferions mieux de parler d’« intelligence simulée ».
Pourtant, nous prêtons souvent à ces systèmes une intelligence réelle, voire une personnalité, certains utilisateurs allant jusqu’à tisser des liens émotionnels avec ChatGPT, qu’ils considèrent comme un ami.
Au total, on peut estimer que cette vaste paréidolie collective qu’est l’Intelligence Artificielle témoigne de notre originalité en tant qu’espèce. Notre propension à voir du sens là où il n’y en a pas – que ce soit dans un sandwich, un algorithme ou une voix synthétique – n’est peut-être pas un défaut, mais plutôt une expression essentielle de notre humanité.
Publié le mardi 02 septembre 2025 .
3 min. 25
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de Frédéric Fréry
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