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Bifurquer (et sortir du tout calculable)

Publié le mardi 16 mars 2021 . 4 min. 40

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Le 10 Janvier 2020 à Genève, les économistes, juristes, philosophes et médecins, entre autres, du collectif Internation présentaient devant deux mouvements de la jeunesse une série d’analyses visant à modifier en profondeur les théories économiques et industrielles en vigueur. Repris dans une correspondance destinée au secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, il s’agissait pour ses rédacteurs de « lancer à grande échelle des initiatives de territoires laboratoires pratiquant la recherche contributive » (p. 47).  Cette proposition fait aujourd’hui l’objet d’un livre intitulé Bifurquer paru aux Editions des Liens qui libèrent, préfacé par Jean-Marie Le Clezio, qui constitue aussi un hommage à l’immense œuvre de son initiateur et architecte, le philosophe Bernard Stiegler, disparu cet été, dont il a plusieurs fois été question sur ce plateau où nous avons également eu le plaisir de le recevoir. De ce texte important donc, relevons trois aspects :


-> L’ouvrage est d’abord une convaincante dénonciation de la manière avec laquelle l’économie, subrepticement, est devenue une économétrie plutôt qu’une écologie, et n’est plus en rapport avec son sens premier qui consistait à prendre soin des entités humaines et non-humaines. Obsédés par la calculabilité du marché, et donc par l’élimination pure et simple de l’incalculable, les acteurs contemporains de l’économie se consacrent à conditionner le consommateur sans lui permettre de cultiver ses propres savoirs capacitants. Au final le principe d’utilité règne sans partage tandis que « les savoirs sociaux de la quotidienneté-hospitalité, commensalité, relations de voisinage, pratiques festives, règles de vie constituant des mœurs » (p. 35) sont peu à peu détruits. « Un réseau comme Tinder, fondé sur la quantification des « likes » ou des « matchs » » expliquent les auteurs, « conduit à une dissémination entropique de l’attention et à l’épuisement de l’énergie libidinale, qui favorise la répétition d’usages addictifs préprogrammés plutôt que la focalisation sur un objet de désir, toujours singulier, improbable, et incalculable » (p. 250).


-> Deuxièmement le livre rappelle la parole prophétique de Bergson datée de 1932 : « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle », paroles tirées de son dernier grand livre, les Deux sources de la morale et de la religion. Dit autrement, les outils que met à notre disposition le progrès technologique conditionne en réalité nos modes de vie dans des proportions inégalées. Cet accroissement de l’exosomatisation, ce concept un peu compliqué pour parler de l’innovation ou de la disruption, c’est-à-dire de l’impact des objets techniques sur nos propres corps et sur l’organisation de la vie sur terre, a pour conséquence une dégradation de notre environnement naturel mais aussi cognitif. Pour lutter contre ces phénomènes propres à l’Anthropocène, le texte se prononce donc pour une revalorisation des savoirs. Comme par exemple les savoirs culinaires dont il prend l’exemple : il explique que « les aliments transformés produits par l’industrie agroalimentaire entraînent une perte croissante des savoirs relevant de la cuisine traditionnelle, contribuant à des pandémies de maladies non transmissibles telles que l’obésité ou le diabète. » (p. 62).


-> Troisièmement, sortir du calculable et de la disruption entropique, cela ne peut se faire que par émergence d’un différentiel de lieu, bref par le moyen, non d’une sortie de route justement, mais d’une bifurcation. Cette bifurcation, dont les systèmes informatiques comme le calcul algorithmique se montrent par définition incapables, doit passer selon les auteurs par une économie de la contribution qui revalorise la possibilité de penser le temps long. Par contribution, il faut entendre un revenu obtenu pour des réalisations accomplies au service de la communauté, et financée par elle, sur le modèle tenté dans le cadre du Programme développé à Plaine commune, et qui s’apparente à une évolution du système que nous connaissons au travers du régime des intermittents du spectacle.


Ce livre qui peut apparaître comme une ultime synthèse de la pensée de Stiegler, une pensée comme on le voit orientée vers l’action, mène tout droit vers une nouvelle éthique luttant contre la déresponsabilisation de la décision industrielle. Car ce qu’il s’agit ici de sauver ce n’est pas seulement la planète et ses ressources, mais aussi nos richesses propres qui consistent à penser, à désirer, à créer, à aimer et finalement à choisir.


Ce que cet ouvrage a en vue c’est une nouvelle organologie, donc un nouveau management. Mais c’est aussi un rebond au plan moral qu’il tente d’insuffler, une défense de nos singularités face à la domination de plus en plus patente des automatismes issus de la calculabilité généralisée.
 


Réf.

Bifurquer, sous la direction de Bernard Stiegler, Les Liens qui libèrent, 2020.


D'APRÈS LE LIVRE :

Bifurquer

Bifurquer

Auteur : Dirigé par Bernard Stiegler
Date de parution : 10/06/2020
Éditeur : Les Liens qui libèrent
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