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« Il faut s’adapter » : la France en retard ?

Publié le lundi 17 juin 2019 . 4 min. 05

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S’il fallait trouver un thème commun à tous les journaux qui paraissent dans notre pays, et ce quelles que soient leur sensibilité politique ou même leur localisation, ce serait sans doute le retard français. En matière de lutte contre les maladies cardiovasculaires et psychiatriques, de cannabis thérapeutique, de chirurgie ambulatoire, de pisciculture, de digitalisation des PME, de rénovation énergétique des bâtiments ou d’accompagnement des demandeurs d’emploi, les français seraient, apprend-t-on, en retard. Il faut entendre à chaque fois combien nous serions, collectivement, en tort, blâmables d’être à ce point à la remorque de l’histoire qui se ferait pourtant sous nos yeux.


« Enfermés dans le camp du retard » face « à l’augmentation illimitée des performances de l’espèce » se sont-là les expressions qu’emploie Barbara Stiegler dans un essai publié chez Gallimard intitulé « Il faut s’adapter ».


Elle met ici le doigt sur un discours qui va bien au-delà des enquêtes journalistiques et que l’on retrouve de manière très explicite, ou en filigrane, dans la majorité des programmes de campagne électorale aussi bien que dans les diagnostics de nombreux chefs d’entreprise. A savoir les «  injonctions à l’adaptation,  (…) à accélérer nos rythmes, à sortir de l’immobilisme et à nous prémunir de tout ralentissement » bref « le discrédit général de toutes les stases au nom du flux », pour l’énoncer à la manière de cette professeure de philosophie politique.


Or l’auteur, en faisant de ce bruit de fond le trait caractéristique, le leitmotiv aussi, du néolibéralisme américain, cherche à montrer combien celui-ci s’arcboute moins sur la notion d’homo economicus, comme on tend à le croire trop vite, qu’à une véritable conception de l’évolution humaine et du mode de transformation du vivant. Cet ancrage biologique du néolibéralisme, nous le comprenons mieux à partir de la figure et de l’œuvre de Walter Lippman, un journaliste américain méconnu en France, décédé en 1974. Ce conseiller politique, grand polémiste pour qui la responsabilité des « classes dirigeantes » (que je formule ici entre parenthèses) consistait en la « fabrique du consentement » (the manufacture of consent). Plus tard dénoncée par Noam Chomsky. Son idée le poussait à mettre les sciences humaines et sociales au service exclusif de cet objectif ultime, dans une visée pragmatique téléguidée par la compétence des « experts ». Le citoyen n’étant pas omniscient, étant en réalité inapte à saisir toute la complexité du monde, il paraissait évident qu’un gouvernement des spécialistes pouvait alors donner des réponses efficaces aux désirs antagoniques de la foule. Seul le leader, capable de « réviser ses stéréotypes », semblait assuré de pouvoir maintenir une différence hiérarchique avec les composantes du peuple, cet ensemble d’individus apathiques et capricieux toujours en retard d’un train sur le savoir scientifique et technique en constante évolution.


Que faire dès lors de cette analyse dont l’auteur a raison de noter qu’elle a influé grandement sur la formation des élites économiques américaines ? Un autre philosophe, John Dewey, avait du reste analysé contre Lippman que c’était d’abord « les publics et leurs problèmes » qui étaient au fondement de la démocratie plutôt que les consultants et les chefs. Il notait à ce titre que la flexibilité, tant convoitée de nos jours, a toujours eu deux sens possibles : la servitude ou la capacité d’apprendre de l’expérience vécue afin de décider par soi-même ce qu’il convient, ou bien de différer, ou bien d’anticiper.


Etre en retard, c’est précisément le choix que fait Socrate alors que la prise de parole publique de Gorgias, le sophiste qui enseigne l’art de persuader, vient de se terminer. Tout le monde s’étonne de ce non-respect des convenances. Mais c’est que Socrate ne vient pas pour entendre un discours mais pour dialoguer avec ses interlocuteurs. Son geste d’ajournement n’est qu’une manière de faire comprendre à ses contemporains que ce qu’il veut lui, avec ce délai stratégique et délibéré, c’est s’opposer au caractère univoque de l’exposé, son déroulé sans surprise. Socrate brouille la temporalité pour résister une fois encore aux petites vérités trop vite énoncées. Et nous dévoile que la réflexion nécessite toujours un pas de côté pour mettre ainsi en évidence que la vie ne saurait se réduire à un concours de vitesse.

Réf.

Stiegler, B. (2019). « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique. Nrf Gallimard, Paris.


D'APRÈS LE LIVRE :

« Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique

« Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique

Auteur : Barbara Stiegler
Date de parution : 03/01/2019
Éditeur : Gallimard
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