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La société victimaire : sommes-nous tous des martyrs ?

Enregistré le mercredi 19 mai 2021 . 4 min. 32

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“D’où venez-vous ?” Cette question est-elle en fait une offense pour la personne à qui elle est adressée ? Dire à une inconnue d’origine asiatique ou latino que son anglais est excellent, est-ce une insulte envoyée à celle qui parle ? Congratuler un collègue sur la couleur de ses chaussures, est-ce une insulte à peine déguisée faite à celui qui les porte ? Aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, chacune de ces questions fait l’objet de nombreux débats aux Etats-Unis, en particulier sur les campus au point que nulle Université n’en est exempte. La « maison des maîtres » à Harvard, où logent les doyens de la faculté, vient de changer de nom dans la mesure où le mot « maître » faisait paraît-il penser aux heures sombres de l’esclavage. Quant à Morton Shapiro, le Président de la prestigieuse Northwestern University, il vient de décider que dorénavant la cafétéria devait distinguer des espaces sécurisés pour les étudiants de couleur afin que ceux-ci puissent, dit-il, « profiter de leur déjeuner en paix ». Cette défense des minorités, indiscutable sur le fond, pose toutefois quelques questions que deux sociologues, Badley Campbell et Jason Manning posent à leur manière dans un ouvrage qui a fait grand bruit de l’autre côté de l’Atlantique : the rise of victimhood culture ou « l’essor de la culture victimaire ».


Ils rapportent notamment qu’en 2013 au Oberlin College, connu pour son progressisme, les cours avaient été stoppés car un membre du Ku Klux Klan aurai été vu dans la pénombre, un soir sur le campus, alors qu’il s’agissait en fait, après enquête, d’une jeune femme qui était enroulée dans un drap. Ce Collège est parmi ceux qui se sont dotés d’un site web officiel visant à dénoncer toutes les sortes de microaggressions. Par « microaggessions », il faut entendre les formes de comportements indignes, intentionnels ou non, qui font la place à des propos désobligeants, inamicaux ou négatifs adressés à une personne appartenant à une population spécifique qui se distingue par son genre, sa race ou son orientation sexuelle ou religieuse. Au sein d’une culture victimaire chacun et chacune est considéré, selon les deux auteurs, comme un oppressé ou un oppresseur en puissance, sur fond de ressentimisme généralisé. Or précisent-ils, magnifier ainsi les petites offenses en arme politique, annoncer des haines qu’en fait personne ne ressent à l’égard de quiconque, et labelliser les autres comme des agresseurs potentiels risque de mettre à mal nos santés mentales. Car selon eux, ce dont ont besoin les groupes sociaux pour se comprendre c’est moins l’occasion de s’accuser mutuellement que d’opportunités de se rencontrer et de se connaître.


Que faut-il donc retirer de ce phénomène localisé pour l’heure en Amérique du Nord, décrit par deux sociologues que l’on présente comme conservateurs, mais qui prétendent quant à eux que les « modérés, les libéraux, les libertariens et les socialistes » (p. 155) partagent leur point de vue ?


D’abord il faudrait plutôt se féliciter que les victimes quelles qu’elles soient puissent avoir une voix pour se faire entendre. C’est là en tout état de cause un progrès, et il ne faut avoir jamais été victime de quoi que ce soit pour ne pas le concéder. En revanche la question posée ici aux sociétés européennes peut s’exprimer en ces termes : le fait de communiquer sera-t-il encore possible dans un monde où l’expression de ses croyances les plus banales, un goût prononcé pour telle ou telle activité culturelle, ou même l’adoption d’un nouveau régime alimentaire pourra être considéré comme une microaggression à l’égard de personnes qui s’estiment victimes de ces choix ? C’est au fond la liberté d’expression qui est ici possiblement mise en cause, qui par définition consiste, même si c’est parfois douloureux, à ne pas empêcher quelqu’un de dire librement ce qu’on n’a pas soi-même envie d’entendre. Plus grave peut-être : les théories victimaires pouvant sans cesse être facilement inversées, par les accusés qui se mettent en position de victimes à leur tour, ne sommes-nous pas placés devant un cercle sans fin de contraccusations où finalement l’esprit de justice se perdra en route, plus personne n’écoutant ce qu’autrui a à dire ?


Concluons en disant que le débat reste ouvert, qu’il se jouera sur le terrain du droit, en souhaitant que ceux de la victime soient avant tout respectées, et exercés. Sans toutefois que les cours soient systématiquement arrêtés, et la police invitée à enquêter sur site, à chaque fois qu’un élève sur le campus porte une chemise sombre, ou rouge, ou comme dans le cas de notre étudiante d’Oberlin College perdue un soir et cherchant à rentrer chez elle, toute blanche.


D'APRÈS LE LIVRE :

The Rise of Victimhood Culture: Microaggressions, Safe Spaces, and the New Culture Wars

The Rise of Victimhood Culture: Microaggressions, Safe Spaces, and the New Culture Wars

Auteur : Bradley Campbell et Jason Manning
Date de parution : 27/02/2018
Éditeur : Palgrave Macmillan
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