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Le règne de la vulgarité généralisée

Publié le mercredi 5 février 2020 . 3 min. 41

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C’est sans grande aménité que Bertrand Buffon évoque certaines actrices du Festival de Cannes : «  Elles prétendent ostensiblement à l’élégance alors que tout, dans leur apparence et leur attitude, trahit leur ignorance en la matière – des vêtements peu seyants, tape-à-l’œil, la volonté d’aguicher plus que de plaire, des poses empruntées, une allure sans grâce : elles ne se distinguent pas, elles se font remarquer. » (p. 57). Cette analyse est tirée d’un essai, Vulgarité et modernité, dans lequel il tente de nous sensibiliser à  l’extension continue des territoires du mauvais goût et de la médiocrité générale dans les sphères politiques, économiques et artistiques.


Le problème avec la vulgarité c’est qu’elle recouvre deux sens bien distincts : certes elle est synonyme d’inconvenance, ou de grossièreté comme on voudra, qui atteint d’autant plus les praticiens qui croient y échapper. La vulgarité n’est jamais aussi patente en effet que lorsqu’elle s’ignore, et que lorsque celui qui ignore sa propre vulgarité se contente d’être tel qu’il est. Alors elle frôle « l’impudeur, l’étalement de soi, la livraison de son âme, de son corps, de son intimité, sans réserve, avec une complaisance déconcertante et gênante » (p. 25), pour utiliser une description suggérée dans le livre. C’est là tout le problème bien connu du Bourgeois Gentilhomme.


Mais il y a aussi un autre sens, qui consiste à considérer comme vulgaire tout ce qui est banal, terre à terre, au fond tout ce qui viendrait du peuple. C’est le sens originaire, celui que développe Mme de Staël en 1802, d’une honte qui s’installe devant le vulgus, l’homme de la rue, le non-notable, le trivial qui participe à la foule c’est-à-dire, pour la romancière genevoise, les révolutionnaires issus du tiers état. En bref, comme le remarque l’auteur, « démocratie et vulgarité adviennent simultanément » (p. 15). Pour peu que l’on soit démocrate cette deuxième orientation soulève bien entendu de nombreuses questions, en particulier à une heure où ces différentes formes de vulgarité s’expriment plus que jamais, dans la rue ou sur les plateaux de télévision. Mais tout est relancé d’une manière nouvelle aujourd’hui dans la mesure où se sont les élites elles-mêmes qui en seraient les premières instigatrices.


Buffon, par une série d’exemples d’hommes politiques, élus pourtant, qui ne se distinguent ni par leur raffinement ni par leur culture générale, met en évidence en effet que la vulgarité n’est plus l’apanage des sans-grade comme au XVIIIème, ou des bourgeois comme au XIXème, mais s’est installée au plus haut niveau de bien des Etats. Avec tout un nuancier car la vulgarité peut-être intellectuelle ou factuelle, fade ou ostensible, débonnaire ou batailleuse, la pire.


Pour expliquer cette dégradation, nulle explication plus plausible que celle de l’oubli, ou du mépris, des arts libéraux dans les projets éducatifs qui visent à former les futurs décideurs. Pour évoquer ce manque de goût et de sensibilité pour les belles choses, les Grecs avaient ce mot, apeirokalia, que Léo Strauss traduisait justement par vulgarité. Sans éducation à l’éthique, à l’esthétique, les prétendus leaders se retrouvent comme impuissants face à la vulgarité dans l’exercice de leurs fonctions, l’appelant même à leur secours.


Dès lors comment résister à la montée en puissance de tant et tant de vulgarité ? Faisons une fois de plus confiance aux femmes, car se sont elles qui à travers l’histoire portent le plus, et le mieux, « le fer » (p. 66-67) contre la grossièreté, comme le montre le livre à travers plusieurs exemples. Dont celui de l’écrivaine Lydie Salvayre qui dans son Portrait de l’écrivain en animal domestique,  plaide (p. 67) « que les temps sont « vulgaires » au motif, notamment, que le (tact (est) désormais tenu pour une faiblesse », que « l’érudition (passe) pour une prétention, l’effacement de soi pour une infirmité et le savoir-vivre pour une entrave à jouir. »

Réf.

Vulgarité et modernité, par Bertrand Buffon, Le Débat/Gallimard, 2019.


D'APRÈS LE LIVRE :

Vulgarité et modernité

Vulgarité et modernité

Auteur : Bertrand Buffon
Date de parution : 23/05/2019
Éditeur : Gallimard
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