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Métiers et reconnaissance : les managers coupables ?

Enregistré le jeudi 30 avril 2020 . 4 min. 21

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L’invisible Covid-19 a rendu possible la mise en lumière de professions trop rarement placées sous le feu des projecteurs : caristes, personnel soignant, assistants sociaux, livreurs, éboueurs, paysans, infirmiers, dont on découvre que se sont eux qui tiennent la société, qui rendent possible la vie en société, même quand tout confine à la rendre impossible. Tout se passe comme si le « back office », comme on dit en management, avait pris le pouvoir et que ses membres étaient les nouveaux héros de la société nosocomiale.


On ne mesure pas à quel point cette apparition, qui n’est que le révélateur de notre ignorance feinte en réalité, car il aurait suffit d’y songer un instant pour ne pas s’y méprendre, est une double bonne nouvelle.


D’abord parce qu’elle met en avant une notion dépréciée par la gouvernance par les nombres, à savoir celle de métiers. Des métiers auxquels sont attachés un apprentissage, une pratique de compagnonnage, une maîtrise technique, et surtout, on s’en rend compte avec admiration aujourd’hui, une éthique professionnelle. De tout cela il faut être doté lorsque, aujourd’hui même, on travaille dans les hôpitaux publics ou les commerces restés ouverts. Mais il est bon aussi, pour une société qui parfois cherche un peu ses marques, que des savoirs expérientiels trop peu visibles, soit reconnus à la hauteur de l’utilité collective des activités exercées.


La reconnaissance est du reste un enjeu central pour qui veut aujourd’hui tenter de questionner l’idée de justice dans les relations professionnelle. Depuis Hegel jusqu’aux travaux d’Axel Honneth, la reconnaissance est aussi un enjeu incontournable pour les sciences sociales et la philosophie, et se présente comme une proposition tierce par rapport aux théories du contrat social et de l’économie politique classique.


Or, dans un article intitulé « Pour une éthique d’après la reconnaissance », publié l’an passé avec mon co-auteur Jean-Philippe Bouilloud, nous tentions de montrer les limites de cette approche qui tend à créer une dette infinie et inextinguible impossible à satisfaire pleinement, génératrice à la fin des fins de plus de frustrations encore. Nous développions alternativement une éthique de la donation et du beau geste fondée notamment sur la notion pascaliennne de respect qui nous paraissait préférable. Le respect c’est après tout l’éthique minimale de celui ou celle qui veut préserver le consensus social, auquel peut s’ajouter de l’estime dès que s’y joint une considérable de qualité supérieure.


Posons enfin la question de savoir si toute cette affaire, ce rééquilibrage de l’estime sociale, ne fait pas du « front office » et des managers les grands perdants, et la cible idéale des critiques à venir ? On sait depuis René Girard que les groupes sociaux sont prompts à chercher et désigner un bouc émissaire pour leur permettre de retrouver une certaine quiétude. De ce point de vue la figure du manager, qui peut paraître superflue à l’heure grave que nous traversons, est-elle le coupable idéal ? Et faudrait-il s’en inquiéter ? Pas forcément. L’affaiblissement du manager n’est pas formellement dans la pratique une mauvaise nouvelle, peut-être est-elle même désirable. Face à la complexité du réel, à la non-connaissance, à la vitesse, aux incertitudes des temps présents, le management est faible et doit avoir la force de le reconnaître. Dans une analyse prémonitoire, le philosophe Yves Michaud avait fortement et justement prévenu que le manager toujours performant et innovant quel que soit le contexte, « continuellement flexible et plastique », était en une fiction, et même une mauvaise plaisanterie. Ce que l’on attend d’un manager disait-il est autrement plus important. Il, ou elle, est celui, ou celle, qui sait faire «  preuve de discernement, capable d’écouter, de faire attention aux signaux faibles, (…) (sans se payer) pas de mots. En un sens, c’est demander beaucoup, disait-il, sauf qu’on aura remarqué que toutes ces qualités n’ont rien d’exceptionnel. Elles sont le propre d’un être réel, présent au choses et aux autres comme à lui-même. » (Michaud, 2013 , p. 209).


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