Et si la fatigue ne venait plus du travail dur, mais de l’obligation d’être à jour ?
Pas à l’heure, pas compétent — à jour.
À jour sur les formats, les logiciels, les méthodes, les références, les postures.
Aujourd’hui, être compétent ne suffit plus. Il faut être updaté, upgradé, adaptable,
et souvent déjà dépassé au moment où l’on pense avoir compris.
C’est cette mise à niveau permanente, cette pression souterraine à suivre le rythme de tout, qui use. Pas seulement les corps. Les têtes aussi.
Et cela touche en premier lieu ceux qu’on appelle — avec prudence — les professions à responsabilité, les cadres, les enseignants, les chercheurs, les managers, toutes ces fonctions où l’on est sommé de savoir… mais surtout de se reconfigurer.
On ne demande pas d’être érudit. On ne demande pas d’être stable. On demande d’être agile, mobile, réactif.
Et si possible : fluide, sans angle mort, sans angle tout court.
Ce monde ne veut plus des profils solides. Il préfère les profils interopérables.
Et là où hier, on valorisait la complexité, aujourd’hui, on la contourne.
On veut des formats digestes, des solutions instantanées, des réponses glissées sous forme de template.
Ce n’est pas le monde qui devient plus complexe.
C’est notre droit à l’épaisseur qui se réduit.
On a déplacé la valeur : plus dans ce qu’on sait, mais dans la vitesse à laquelle on peut changer ce qu’on sait.
Et même nos machines nous le rappellent : refusez une mise à jour une semaine, deux semaines, et c’est le bug assuré.
Pas d’évolution ? Tu sors du jeu.
Alors que faire ? Résister ? Peut-être.
Mais on le sait : refuser la mise à jour, c’est aussi risquer le plantage. Alors on accepte. On suit. On fatigue.
Et peut-être qu’un jour, on redonnera un peu de valeur à ce qui dure.
Mais pour l’instant, c’est la vitesse qui commande.
N’est-il alors pas temps que les RH s’en inquiètent ?
Car cette injonction à la plasticité cognitive permanente finit par trier. Elle ne laisse pas de place aux esprits qui pensent autrement, aux profils plus lents, plus profonds, plus latéraux. Elle fragilise ceux qui refusent de se laisser reformater en continu — pas par incompétence, mais par cohérence.
Et le paradoxe, c’est que ce modèle semble fait pour les plus jeunes, les plus digitaux, les plus « natifs ».
Mais eux aussi s’épuisent.
Car même la génération née dans l’instantanéité ne peut tenir un sprint sans fin.
Ce qui ressemble à une performance fluide aujourd’hui,
peut devenir un épuisement systémique demain.
Ce n’est pas seulement une culture de la performance.
C’est un système de sélection masqué, où ceux qui décrochent ne sont pas ceux qui savent le moins, mais ceux qui n’ont plus la ressource mentale pour suivre une cadence absurde.
Les managers, les entreprises, les directions RH doivent l’entendre. Avant que tout le monde ne décroche.
Publié le mercredi 04 juin 2025 .
3 min. 21
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de Virginie Martin
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