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A qui profite la chute du prix du pétrole ?

Publié le jeudi 30 avril 2020 . 5 min. 37

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Un prix du pétrole à 20$ le baril et même une chute ponctuelle en enfer avec un prix négatif ? Aucun expert n’aurait osé faire de telles prévisions en début d’année. Et pourtant, une mise en perspective sur longue période nous rappelle que de telles débâcles des cours de l’or noir, ces « contre-chocs pétroliers », sont loin d’être une première et surtout se traduisent chaque fois par des conséquences géopolitiques de premier ordre.


Le choc pétrolier de la décennie 1970


Déjà, dans le milieu des années 1980, les prix du pétrole avaient brutalement décroché. De quasiment 30 dollars le baril en novembre 1985, le cours tombe sous les 10 dollars en juillet 1986, soit un effondrement de 70%.


Il faut rembobiner un peu le film pour comprendre. Les années 70 ont été marquées par la fin du pétrole bon marché. Partis de très bas, les cours s’envolent par deux fois, en 1973 puis en 1979, propulsant le baril à des niveaux historiques. Les chocs sont d’une telle violence qu’ils font dévisser la croissance des principales économies occidentales.


La contre-offensive des pays occidentaux prend alors trois directions : 1) limiter la demande en encourageant les économies d’énergie ; 2) miser sur d’autres sources d’énergie, notamment le nucléaire pour produire de l’électricité ; 3) varier les sources d’approvisionnement en pétrole par une diversification de la prospection, notamment en mer du Nord.
Ce dernier volet est fondamental, car une nouvelle offre pétrolière va massivement venir se déverser sur le marché : de rien ou trois fois rien, la production de pétrole du Royaume-Uni et de la Norvège va atteindre plus de 3,5 millions de barils par jour.


Le contre-choc de l’OPEP


L’OPEP va réagir et contingenter son offre. L’Arabie saoudite supporte l’essentiel des coupes, mais abandonne très vite et relance sa production pour préserver ses parts de marché. Surtout, le royaume passe un accord tacite avec les États-Unis en 1986 : la sécurité des routes du pétrole et de la région contre une hausse massive de la production pour faire baisser les prix. C’est bon pour le consommateur américain. Mais c’est aussi une arme de destruction massive contre l’URSS, très dépendante des exports de pétrole. Affamé et à court de devises, incapable de fournir la population en céréales, l’empire soviétique fondé trois quarts de siècle plus tôt va s’effondrer en cinq petites années.


Les contre-chocs mineurs des années 1990


Et passé les soubresauts de la guerre du golfe Persique, c’est une période de forte croissance qui s’ouvre pour l’Occident et, on l’oublie trop souvent, pour la Chine. Certes, il faut rappeler que dans les années 90 vont survenir quelques contre-chocs mineurs : le premier corrige la flambée ponctuelle des prix liée à l’invasion du Koweït, sur fond de récession aux États-Unis et en Europe. Le deuxième fait suite à la crise financière des pays émergents. Elle éclate chez les dragons et les tigres asiatiques pour se propager à une partie de l’Amérique Latine et à la Russie, à nouveau frappée. Les pays occidentaux vont être les grands gagnants. Ils s’engagent alors dans la course à la mondialisation, favorisée par une chute du prix des transports maritimes. Les tigres et les dragons d’Asie relèvent la tête, mais surtout la Chine poursuit sa marche triomphale vers l’entrée dans l’OMC, l’organisation mondiale du commerce. Quant aux pays occidentaux, et en premier lieu les États-Unis, ils vivent l’ivresse de la « nouvelle économie ». L’explosion de la bulle internet met un coup d’arrêt à la croissance en 2001 aux États-Unis et en Europe.


Des océans de pétrole en excédent (comme en 1986)


Dans ces trois contre-chocs pétroliers, c’est bien la chute de la demande qui fait dégringoler les cours du pétrole. Mais c’est cette même chute des prix qui régénère la demande et stimule la reprise ensuite. La fin des années 2000 et la crise financière des subprimes va être plus complexe : avec la grande récession qui suit la chute de Lehman Brothers, la demande mondiale plonge et les cours passent d’un pic spéculatif historique de 146 dollars le baril à 34 au second semestre 2008, soit une chute de 77%. Les cours du baril remontent assez vite, et retrouvent en 2 ans des niveaux élevés. Engagés dans le pas de la mondialisation qui fait baisser les prix industriels et ceux du travail, les États-Unis et surtout la Chine absorbent assez bien le coût d’un pétrole à 100 dollars et plus. Mais pas l’Europe, qui en s'imposant une cure d’austérité, va dynamiter sa reprise économique. Les prix du baril reculent alors à nouveau de 77%. Mais c’est beaucoup, beaucoup trop par rapport au seul choc subi par la demande, car il y a bien longtemps que le centre de gravité de l’activité mondiale a basculé sur les rives de l’océan Pacifique. En vérité, si les cours réagissent avec autant de vigueur, c’est que le monde croule sous le brut depuis l’entrée en scène du pétrole de schiste américain et canadien dont la production s’envole. C’est donc dans un contexte où l’offre est déjà en fort excédent que va survenir la crise mondiale du Covid-19. La demande est laminée, les capacités de stockage débordent et les cours s’effondrent de 75%.


Des océans de pétrole en excédent, c’est en cela que l’épisode actuel a une ressemblance avec celui de 1986. Mais cette fois-ci, ce sont les États-Unis qui ont provoqué l’inondation d’or noir avec leur pétrole et leur gaz non conventionnels qui les ont d’ailleurs faits passé au premier rang des producteurs mondiaux. Cela change la donne?! D’autant que les États-Unis se sont pris les pieds dans le tapis de leur domination pétrolière et, à ce jour, les multiples combinaisons de Trump pour faire rebondir durablement les cours du brut ont échoué. C’est catastrophique pour la filière pétrolière américaine : parmi le top 3 des pays producteurs, les coûts de production américains (investissement compris) sont supérieurs à 36 dollars le baril, contre à peine plus de 17 pour la Russie et moins de 10 pour l’Arabie saoudite.


Sacrée revanche pour la Russie qui fait mettre un genou à terre aux États-Unis via le pétrole. Mais pour l’instant, le pays qui tire le plus grand profit de cette situation pour amortir ses propres problèmes économiques, c’est encore la Chine, importateur net de pétrole. Avant le prochain épisode !


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