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Le capitalisme et la dictature de l’image : profit et contrôle

Publié le mercredi 26 mai 2021 . 4 min. 47

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Le fait que l'économie façonne notre vision du monde, n’est pas une idée nouvelle, puisque Marx le disait déjà. Si bien que les catégories de l'économie néolibérale imprègnent imperturbablement le tissu de notre existence. Que l’on pense à des notions telles que le « capital santé » ou encore les  fameux « crédits » que les étudiants doivent obtenir. Nous serions devenus, à en croire le philosophe et musicologue Peter Szendi, « de très hauts débiteurs d’images ». Cela signifie concrètement que nous sommes constamment alimentés d’images, mais aussi que nos yeux tendent à incorporer la structure de l'endettement : chaque regard que nous portons sur une image étant débiteur en ce sens qu’il est toujours train de se reporter sur la suivante. Cette dette que nous entretenons à l’égard des images est une caractéristique majeure de ce que Peter Szendi appelle l’iconomie, c’est-à-dire la condition des images telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui à travers ce vertige stroboscopique qui organise notre rapport au monde. Mais comment comprendre cette alliance de l’image et de l’économie et que dit-elle de nous-mêmes au-delà des seules questions de flux, de stockage ?

Si l’on postule que plus de 3 milliards d’images circulent chaque jour sur les réseaux sociaux, cela veut dire que plus de 3 millions d’images auront été échangées pendant que vous écoutez cette chronique. Ce qui caractérise aujourd’hui les images est qu’elles sont pour la plupart numériques et qu’elles sont devenues nous dit Szendi des « flux de données canalisées qui coagulent ici ou là selon des formats changeants ». Posons-nous alors un instant la question de savoir ce que Victor Hugo aurait pensé des selfies ? On se souvient du fameux « Ceci tuera cela », prononcé dans Notre Dame de Paris par ce prêtre qui, observant tristement les tours de sa cathédrale, comprend qu’avec l’avènement de l’imprimerie, le livre détrônera la cathédrale et l’alphabet tuera les images en ce sens que le livre détournera les gens de leurs valeurs les plus importantes en favorisant la libre interprétation des Ecritures. Dans un essai qui prend pour titre cette célèbre exclamation hugolienne, Annie Le Brun et Juri Armanda décryptent et analysent le culte contemporain de l'image ainsi que le mécanisme des algorithmes qui sélectionnent pour nous des contenus selon un principe : nous aimons ce qui nous ressemble. La « dictature de la visibilité » évoque cet état de la condition humaine caractérisée par le fait que la visibilité est devenue la condition d'existence des hommes, des choses et des opinions. Comme si la valeur d'une personne ne dépendait plus que du nombre de ses abonnés, des « vues » , des « followers ». D’où cette idée que « l’équivalence image-argent est devenue monnaie courante ».

Or le paradoxe est que c’est justement l’immatérialité des images qui nous permettent d’en daigner la prégnance tyrannique. Tyrannique, car au-delà de l’apparente liberté qu’a chacun de produire des images, se développent les technologies d’eye tracking et de pixels espion, comme si les images que nous faisons circuler permettaient à autrui de nous suivre et de nous contrôler. De ce déni vient la fausse liberté qui caractérise nos sociétés, alors que les programmes de reconnaissance faciale se développent sans cesse à notre insu, à partir du détournement de nos photographies et des millions de selfies qui circulent. Nous alimentons nous-mêmes notre propre contrôle.

Cette totale instrumentalisation de l'image constitue la nouveauté historique de cette « smart » dictature. La raison d'être de l'image semble désormais hors d'elle-même puisque ce qui compte c'est finalement le nombre de fois qu'elle va être visionnée. Toute image est vouée à être distribuée pour devenir source de profit en même temps que moyen de contrôle. C'est en ce sens que la visibilité est l'équivalent d'une monnaie. Cette dégradation de l'image en espace commercial n’est autre qu’un meurtre de l'imagination.


Références :

Peter Szendi, Le Supermarché du visible, essai d'iconomie, éd. de Minuit, 2017.
Annie Le Brun et Juri Armanda, Ceci tuera cela. Image, regard et capital, Stock, 2021.


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