Je suis convaincu que toute parole sérieuse sur le management suppose une parole sérieuse sur l’homme et la société. Autrement dit : qui ne sait rien dire de sérieux sur l’homme et la société ne peut rien dire de sérieux sur le management. C’est ma boussole intellectuelle.
C’est pourquoi, lorsque qu’un dirigeant ou un chef d’entreprise me demande de lui recommander un bon livre de management, je lui conseille toujours un livre… qui ne parle pas de management. Du moins, pas directement.
Je préfère lui proposer des textes qui éclairent en profondeur la complexité de l’action collective, les tensions entre l’individu et l’institution, le réel du travail, les pièges de l’autorité ou les ruses du pouvoir.
Parmi eux : L’Enracinement de Simone Weil, pour comprendre le besoin de sens et d’appartenance ; Les Propos de O.L. Barenton, confiseur d’Auguste Detoeuf, pour sa lucidité aiguisée sur l’entreprise ; les aphorismes de Karl Kraus, pour démasquer les faux discours et la phraséologie ; ou encore L’Homme sans qualités de Robert Musil dans lequel ce dernier met en scène l’impuissance des élites éclairées, enfermées dans des abstractions, incapables de produire de la décision dans un monde qui s’effondre sous leurs yeux.
Ces ouvrages ne livrent pas de « méthodes », mais offrent ce que le management contemporain a souvent perdu de vue : une pensée du réel, de la mesure, du tragique parfois c’est-à-dire une pensée véritablement utile pour qui veut agir dans les organisations humaines.
Penser le management, c’est d’abord penser l’Homme et la société.
Une telle affirmation devrait relever de l’évidence, mais la spécialisation croissante des sciences de gestion et du management au cours des dernières décennies a contribué à l’évacuer : on a fait du management un domaine technique, normatif, abstrait, souvent déconnecté de la réalité humaine qu’il prétend organiser.
Pourtant, celui qui est considéré comme le père du management moderne, Peter Drucker, n’a pas commencé sa trajectoire intellectuelle par un manuel de stratégie ou d’organisation.
Son premier ouvrage, La Fin de l’homme économique, publié en 1939, est une analyse lucide et sans détour des causes profondes du nazisme, où il montre comment la faillite des structures économiques et sociales de l’Europe a laissé le champ libre à une logique de domination totalitaire.
Ce livre marqua les esprits en Europe. À tel point que la revue La Vie intellectuelle, fondée en 1928 pour contrer l’influence de l’Action française, lui consacra un article dans son édition d’octobre 1939, un mois après l’invasion de la Pologne.
L’auteur de la recension, un certain A.P. Valentin, y présentait Drucker comme un journaliste économique autrichien exilé aux États-Unis, et résumait ses thèses avec admiration en disant en substance que c’est dans l’abandon de l’idée de responsabilité sociale et dans la déshumanisation de l’économie que se trouve, selon Drucker, l’origine du désastre.
Avec l’acuité de son premier ouvrage, nul ne peut être surpris par la justesse des analyses de Drucker lorsqu’il parle de management.
Drucker incarne cette figure aujourd’hui disparue : celle du consultant polygraphe et profondément cultivé, capable de penser à la fois l’économie, la politique, l’histoire des idées et la condition humaine.
Rien d’étonnant, sans doute, pour un homme né à Vienne, à une époque où cette ville était le berceau de intelligentsia européenne, où cohabitaient dans l’ombre finissante de l’Empire austro-hongrois des esprits comme Karl Kraus, Robert Musil, Stefan Zweig, Sigmund Freud ou encore Ludwig Wittgenstein.
Dans cette atmosphère intellectuelle, le savoir n’était pas encore divisé en silos, et la pensée s’autorisait à circuler librement entre la littérature, les sciences physiques, les sciences naturelles, la philosophie, la sociologie, l’économie ou encore l’éthique.
C’est ce souffle exigeant que Drucker a su conserver dans son approche du management, loin des recettes toutes faites et des outils standardisés car à force de sacraliser l’outillage et de répéter les mêmes schémas, nous finissons par donner raison à Lichtenberg, qui écrivait avec ironie :
« Aujourd’hui, on cherche partout à répandre le savoir ; qui sait si, dans quelques siècles, il n’y aura pas des universités pour rétablir l’ancienne ignorance ? ». Oui, tout savoir n’est pas libérateur.
Publié le mercredi 17 septembre 2025 .
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