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Le mot populisme est piégeant. Le terme s’impose à nous sans que l’on puisse véritablement en saisir le substrat doctrinal. Le mot est défini en creux, pour désigner tout mouvement qui s’écarte par la droite ou par la gauche de la catéchèse du « no alternative » des démocraties libérales qui impose le même train de réformes, quelle que soit la couleur politique des partis de gouvernement. Dès que l’on tente une définition positive, force est de constater que l’on est démuni par le magma idéologique instable est contradictoire qui le compose. Le dégagisme, la stigmatisation des élites, en y incluant les médias, le repli identitaire, avec notamment la crispation sur les enjeux migratoires et sécuritaires, constituent le point de ralliement de tous ces attelages de gouvernement souvent hétéroclites. On est en revanche beaucoup plus en peine pour identifier les composantes économico-sociales qui unifieraient ce courant. Anti-globalisation dans le discours, illibéral parfois dans le verbe, proclamant la suprématie des intérêts nationaux, ces partis réaffirment d’abord l’État régalien plus que l’État social ou interventionniste. Mais plutôt que de décrypter les discours, nous disposons maintenant d’un certain nombre d’expériences grandeur réelle au sein même de l’UE. Que nous disent ces expériences lorsque ces mouvements passent à l’acte ?


Il y a bien sûr une part d’arbitraire à étiqueter les pays dans la catégorie populiste. La Hongrie de Viktor Orbán est le cas d’espèce le moins sujet à discussion. Pour le reste, nous avons affaire à un gradué ambigu et contestable. Nous y inclurons la Pologne de Kaczynski avec sa révolution conservatrice teintée de dérives autoritaires depuis 2015. La République tchèque d’Andrej Babiš, « populiste entrepreneurial » à la Trump, aux commandes depuis 2017, ainsi que la Slovaquie, qui depuis 2016, en dépit de son affichage social-démocrate, a développé une rhétorique populiste et gouverne en coalition avec l’extrême droite. Nous élargirons cette observation à la Turquie compte tenu de sa forte intégration économique à l’UE, même si le pays ne fait plus figure de candidat potentiel.


Un bilan économique flatteur mais un bilan social hétérogène


Le premier constat c’est que ces pays bénéficient d’un bilan économique plutôt flatteur. En termes de croissance d’abord. Ils sont en prou de la croissance européenne. En termes de rattrapage ensuite. Ils réduisent leur écart de développement par rapport à l’Allemagne, jusqu’à aujourd’hui contrairement aux pays du Sud. En termes de chômage, si l’on fait exception de la Turquie, en prise à haut niveau de chômage structurel depuis de nombreuses années. En termes d’équilibre extérieur avec une amélioration tendancielle de leur solde courant et des parts de marché en progression. Ces pays sont sur une dynamique porteuse dans le sillage allemand. Avec pour cœur de réacteur l’emploi industriel dont le poids dans l’économie est au sommet de la hiérarchie européenne est ne régresse pas au cours de la dernière décennie.


Le bilan social est plus hétérogène. Mais l’incidence de la pauvreté est plutôt en bas de l’échelle pour les pays de l’hinterland allemand et continue à régresser au cours des dernières années. La Turquie fait à nouveau exception. Elle part d’un très haut niveau d’exposition au risque de pauvreté. Ce dernier tend néanmoins plutôt à reculer au cours des dernières années. Idem lorsque l’on fait le bilan des inégalités. La même image est renvoyée. Derrière cela, une politique de valorisation du salaire minimum dans de nombreux pays, partant de niveaux très faibles, il est vrai.


Idem du côté des grands équilibres financiers, notamment des finances publiques. Le préconçu d’une démagogie clientéliste coûteuse n’a pas de traduction apparente dans les comptes publics. La Tchéquie est clairement le pays le plus rigoriste. Mais tous les pays étaient plutôt sur une dynamique de désendettement et de faible voilure des dépenses publiques avant le choc pandémique.


Des économies paradoxalement inféodées à la mondialisation financière


Lorsque l’on recherche les mécanismes qui sous-tendent cette performance, ce qui frappe c’est le hiatus considérable qu’il y a entre le souverainisme revendiqué de ces gouvernements et les actes. Hormis l’exception turque, dont le développement repose bien sur un véritable nationalisme productif, comme en atteste le faible poids du stock des investissements directs dans l’économie. Pour les autres économies, ce qui frappe en revanche c’est le poids des emplois marchands au sein des filiales de groupes étrangers ou encore des aides structurelles européennes. Tout cela renvoie l’image d’économies profondément intégrées et inféodées à la mondialisation financière, gagnantes tout autant que dépendantes du système que ces gouvernements prétendent combattre. Avec en arrière plan, un dumping fiscal, un faible filet de protection sociale, bref des fondamentaux politiques anciens que les gouvernements populistes ne remettent pas véritablement en cause.


Et au final, les dérives autoritaires au plan intérieur, les rodomontades au plan international, les politiques probusiness teintées de dérives oligarchiques, les velléités de modérer la circulation des personnes, avec une faible emprise sur les faits néanmoins, le dumping fiscal, sans parler pour certains pays, comme la Hongrie ou la Turquie, de l’arme du change. Tout ce cocktail ne produit pas de vraie rupture. Ni protectionnisme, ni souverainisme commercial ou financier, ni interventionnisme productif, ni audace keynésienne. Le populisme européen ne s’y risque pas. Il se contente de caresser le monde des affaires dans le sens du poil et la globalisation dans le sens de ses intérêts.


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