Il existe une espèce particulière, qu’on croise aux étages supérieurs des ministères ou dans les couloirs des sièges sociaux de certaines grandes entreprises. Une espèce composée d’individus bardés de diplômes, à l’aise dans l’art subtil de briller en société et persuadés de savoir mieux que tout le monde. Pourtant, dès que la rue s’enflamme ou que le marché se dérobe, on les découvre vulnérables, maladroits, presque inadaptés. Comme si leur intelligence avait la fragilité d’une bulle de savon.
Cette intelligence, hâtivement qualifiée de supérieure, est consacrée par un système scolaire qui privilégie l’instruction à l’éducation et les logiques déductives à l’art du discernement. Les lauréats de cette machine à trier bénéficient d’un coupe-file social leur permettant d’accéder aisément aux postes clés des grandes organisations, publiques, privées ou même associatives.
La combinaison de cette intelligence « sachante » avec la légitimité d’un pouvoir conféré par des titres académiques et des fonctions de premier plan donne souvent l’illusion que les « meilleurs » sont aux commandes. En réalité, l’aptitude à atteindre les échelons du pouvoir n’a qu’un rapport lointain avec l’exercice d’un leadership reconnu dans la durée. Il ne faut pas confondre la sélection des plus aptes à diriger avec celle des plus aptes à se faire sélectionner.
Bien sûr, il y a des contre-exemples, des dirigeants dont la formation rigoureuse a révélé un supplément d’âme et une finesse du jugement au service du bien commun. Mais à en juger par la défiance croissante envers les élites, force est de constater que le système satisfait de moins en moins la demande. Les crises récentes, sanitaires, énergétiques et sociales ont montré combien la technique et le verbe se révèlent impuissants quand manquent le discernement et le courage.
Depuis la Grèce antique, en passant par Montaigne, on sait qu’une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine. Un adage plus que jamais pertinent en matière de leadership, d’autant que l’histoire regorge de figures dont la légitimité ne doit rien à des diplômes prestigieux. On pense à Churchill pour sa ténacité, à Steve Jobs pour sa vision iconoclaste ou à Antoine Riboud, pionnier du capitalisme social en France.
Si l’accumulation de savoirs et la capacité à les régurgiter de façon éloquente sont respectables en soi, elles deviennent problématiques lorsqu’elles dominent chez un haut responsable. Elles nourrissent alors facilement un sentiment de supériorité intellectuelle, propice à l’arrogance et aux dérives autoritaires.
Difficile, dans ces conditions, de remettre en cause un système qui a si bien servi ses propres ambitions. Difficile de scier la branche sur laquelle on est assis. Car cette intelligence scolairement remarquable ne dit pas grand-chose du caractère, de la constance intellectuelle et morale qu’exige le devoir de responsabilité d’un dirigeant.
Napoléon l’avait bien compris : le caractère conditionne le destin de l'intelligence. Une mécanique intellectuelle, aussi brillante soit-elle, reste séduisante par sa précision mais désarmée face aux enjeux et ambiguïtés du monde moderne. Car la reproduction des savoirs et l’entre-soi des élites sont d’un piètre secours lorsqu’il s’agit de décider avec discernement. À l’heure de vérité, les dépositaires de cette intelligence insigne révèlent leur impuissance. On peut alors dire d’eux qu’ils savent tout, mais c’est tout !
Publié le mercredi 07 janvier 2026 .
3 min. 53
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