Connaissez-vous le site Internet theyrule.net ? Il permet de visualiser de manière ergonomique qui sont les administrateurs des 100 plus grosses entreprises américaines, mais surtout de vérifier dans quelles autres entreprises ces mêmes individus sont aussi administrateurs. Le résultat est sans appel : en moyenne, chaque entreprise partage des administrateurs avec près de trois autres, et seulement 13 % ont des administrateurs qui leur sont propres. Encore faudrait-il vérifier qu’ils ne sont pas administrateurs d’entreprises plus petites ou non américaines, mais celles-ci ne sont pas incluses dans la base de données.
Cette consanguinité des conseils d’administration est une des tares du capitalisme. En effet, le conseil d’administration d’une entreprise devrait être là pour contrôler l’action de sa direction générale. Dans les faits, deux écueils s’opposent à ce devoir de vigilance. Premièrement, le directeur général occupe trop souvent aussi le poste de président du conseil d’administration, d’où l’acronyme P-DG, et il est donc à la fois juge et partie, contrôleur et contrôlé. Deuxièmement, les administrateurs sont choisis par le président du conseil, ce choix étant ensuite ratifié par l’assemblée générale des actionnaires. En pratique, cette ratification est purement formelle et rien ne s’oppose véritablement à ce qu’un président, éventuellement directeur général, choisisse les administrateurs chargés de le contrôler.
En France, il existe une variante locale de ce phénomène, appelée « les barbichettes », en référence à la comptine « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Il s’agit de situations où un P-DG choisit, pour faire partie de son conseil, le patron d’une entreprise dont il est lui-même administrateur : chacun est ainsi contrôlé par ceux qu’il contrôle, rémunéré par ceux qu’il rémunère, et maintenu à son poste par ceux qu’il a lui-même nommés.
Bien entendu, et notamment sous la pression des associations d’actionnaires minoritaires, le régulateur a tenté de limiter ces pratiques. En France, la loi Copé-Zimmermann du 27 janvier 2011 a ainsi imposé plus de diversité au sein des conseils d’administration, dont 40 % des membres doivent être des femmes. Cette loi a eu des effets incontestablement bénéfiques : si l’on s’en tient aux seules entreprises du CAC40, près de 90 % des administrateurs n’ont qu’un seul mandat et seulement 2 % en ont trois ou quatre, alors que le code du commerce stipule qu’un individu ne peut pas exercer plus de cinq mandats dans des sociétés anonymes ayant leur siège social sur le territoire français.
Pour autant tout n’est pas encore résolu : portées par ces réformes, quelques administratrices s’adonnent aux mêmes excès que leurs homologues masculins en cumulant 9 mandats ou plus, dans des entreprises de taille, de statut et de nationalité diverses, ce qui fait qu’elles échappent non seulement à la limite légale, mais aussi à la plupart des statistiques. Quelques initiatives locales permettent cependant de repérer ces anomalies, comme theyrule.net pour les États-Unis ou cumuleo.be pour la Belgique. Espérons que des initiatives équivalentes se développeront en France, afin de raser les barbichettes, une bonne fois pour toutes.
Publié le jeudi 11 septembre 2025 .
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