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Le rejet du management : des remèdes pires que le mal ?

Publié le mardi 7 septembre 2021 . 5 min. 34

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Depuis quelques années, on observe un « ras le bol managérial » !


Un des symptômes en est un « grand remplacement » des mots du management, dans la littérature académique comme dans les medias consacrés à l’entreprise.


Si on s’en réfère au vocabulaire, certains mots sont bannis, d’autres ont la cote et s’y substituent. Ainsi, on constate que le labeur est effacé au profit de la passion ; la vocation supplante l’apprentissage ; la beauté et le désir prennent la place de l’économie et du besoin ; on oublie la marchandisation pour la gratuité du geste ; l’originalité prime sur la normalisation et l’imitation ; l’utilité est questionnée ; le talent, le don inné et l’inspiration sont mis au firmament de ce nouveau management. De même, les termes d’engagement, d’implication, de motivation s’entendent relever d’une volonté interne et non pas externe.


Nous quittons le monde de l’entreprise pour le monde de la création, de l’inspiration, en référence à la théorie des mondes de Boltanski et Thévenot décrite dans leur ouvrage « De la justification. Les économies de la grandeur » paru en 1991.


On suitte l’entreprise pour le spectacle vivant, le cinéma, l’art, la haute couture …


Se dessinent les contours d’un monde de réalisation de soi, de création, où on se rêve reconnu pour ses œuvres, et non plus pour ses compétences, son statut, sa formation ou sa filiation.


La narration est celle du créateur, de l’artiste : en marge, sans hiérarchie, sans horaire, travaillant par passion, par envie. On en serait presque dans le « don du travail » !


Tout ceci est très symptomatique du rejet du management que nous voyons monter depuis quelques années, avec les starts up, les entreprises libérées (du management), ou autres holocraties.


Si on considère que les mises en cause sont légitimes, compte tenu des dégâts d’un management de plus en plus inadapté aux attentes des salariés, cette réponse en forme de rejet l’est-elle ?


On ne peut que mettre en garde contre ce « rêve » d’adopter les codes du monde de la création.


En effet, si on le regarde de près, on y retrouve les mêmes frustrations, les mêmes déceptions, les mêmes souffrances que dans le monde marchand. Elles ne sont pas provoquées par un management trop managé, trop contrôleur et processuel, mais au contraire, par une défaillance, voire une absence de management qui s’expliquent par le mépris et le rejet à son endroit.


Car le monde de l’inspiration voit le management comme contraignant, rigide et castrateur, et ses dirigeants ne se vivent pas comme des managers, mais comme des créateurs qui n’en ont cure. Ils ne vont surtout pas chercher à le mettre en œuvre, et encore moins à s’y former.


Si trop de management est nuisible, l’absence de management peut l’être aussi.


Entrer dans le monde de l’inspiration, c’est s’engager entièrement et très intimement comme le montre remarquablement Carole Le Rendu-Lizée dans sa thèse de doctorat consacrée au secteur culturel. C’est troquer la contrainte du process et de la règle pour un contrat narcissique qui pousse les personnes à un engagement permanent.


Elle montre comment l’injonction à cet engagement est à mettre en regard de la précarité de l’emploi dans ce secteur où règne une hyper-obligation du plaisir et de l’implication librement consentie, se rapprochant de l’ethos du bénévolat.


Du fait de l’absence de management et du déni de subordination, Catherine Le Rendu-Lizée observe alors une régulation confuse des relations par l’ajustement et les valeurs, d’autant plus difficile que bien souvent les « dirigeants » (un mot mal aimé) ont des personnalités complexes et peuvent développer des comportements tyranniques.


Ce changement de paradigme de la grammaire du management est à regarder avec vigilance car les représentations peuvent être trompeuses.


Nicole Aubert et Christophe Gaulejac dans leur ouvrage « Le coût de l’excellence » paru en 1991, nous mettaient en garde contre un système « managinaire », se caractérisant par une fusion des idéaux de l’individu et ceux de l’organisation. Ils y voyaient le risque de « survalorisation de l’action, tension continuelle pour atteindre les objectifs, activisme incessant et disponibilité sans limite ».


Une quête prométhéenne qui peut amener à tout sacrifier pour atteindre des buts en réalité irréalisables.


Certes, il nous faut ré-inventer le monde marchand, mais il ne faut pas l’abandonner pour une autre planète où l’air ne serait guère respirable.


On prête au grand acteur Jean-Louis Barrault la mise en garde suivante : « Otez le pire d’une situation, il ne restera pas que du merveilleux » …. Mais iI était également directeur de théâtre !


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