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L’affaire était entendue. La crise sanitaire n’a fait que confirmer le diagnostic : tout ça, c’est la faute au capitalisme. S’il ne se réforme pas, il s’effondrera. Parce qu’il se montre incapable de gérer la réduction des inégalités et les externalités responsables des dégâts climatiques.

A cette démonstration, courante, il est de bon ton d’ajouter que le capitalisme actionnarial défendu par le libéral Milton Friedman a vécu. Vaincu par l’entreprise à missions sociétales.

Il faut reconnaître que Friedman a tout fait pour se faire caricaturer. Le prix Nobel aimait la provocation. Le titre de son fameux article écrit en septembre 1970 le prouve : « La responsabilité sociétale de l’entreprise est d’augmenter son profit. » Sous-entendu : pour les actionnaires.

Aujourd’hui, ce texte sert d’épouvantail lorsqu’on évoque les dérives du capitalisme. C’est Emmanuel Faber, alors PDG de Danone, première entreprise à mission du CAC40, ravi d’avoir déboulonné la statue de Friedman.
   C’est l’ancien CEO Hubert Joly, redresseur de Best Buy aux Etats-Unis, qui, dans un livre passionnant, explique pourquoi Friedman s’est trompé et comment lui a mis l’humain au centre de la chaîne de valeur… Hubert Joly est clair : le profit n’est pas une bonne mesure de la performance de l’entreprise.

Bien.

Sauf que, avant de vouloir refonder le libéralisme, il faut relire Milton Friedman. On s’apercevrait alors qu’il contient trois leçons, toujours d’actualité.

Première leçon : socle de l’économie de marché, la propriété privée, donc les propriétaires que sont les actionnaires, doit être respectée. Qu’un dirigeant propriétaire de son entreprise consacre 100% de ses profits à des œuvres caritatives, pourquoi pas. Mais la légitimité d’un dirigeant simple gérant n’est pas la même ! Au nom de quoi affecter à des objectifs sociétaux, les revenus des actionnaires, voire des salariés et des clients ?
En décidant d’amoindrir les bénéfices de l’entreprise dans un but d’intérêt général, ce dirigeant agit comme s’il prélevait un impôt et décidait unilatéralement de son affectation. Or, nous dit Friedman, c’est le rôle d’un Etat.

C’est la deuxième leçon. Dans le principe et dans les conséquences, faire d’un dirigeant un agent du gouvernement n’est pas tenable.

Admettons que ce ministre qui s’ignore consacre une part des profits à l’achat d’œuvres d’art pour soutenir le monde culturel. Sur le principe, ce PDG prélève un impôt pour financer une politique qui relève du ministère de la Culture. Et il le fait sans mandat, sans contrôle. Et peut-être sans compétence.

Sur les conséquences : on laisse entendre que sur ce sujet précis lié à l’intérêt général, l’entreprise est plus efficace que l’Etat, pire qu’un processus non démocratique est plus efficace d’un système démocratique…

Troisième point : en période de critique très vives du capitalisme et des entreprises, un PDG peut choisir de se consacrer à une mission sociétale dans le seul intérêt de l’entreprise qu’il dirige. Pour échapper à l’opprobre. Pour améliorer son goodwill. Cet investissement de réputation, Milton Friedman l’appelle « le masque hypocrite. »

L’économiste ne le condamne pas – le dirigeant agit dans l’intérêt des actionnaires. Mais il met en garde contre cet habillage. Contre ce greenwashing, dirait-on aujourd’hui en matière de lutte contre le réchauffement. Car en entretenant l’amalgame, on mine la société libre en préparant le collectivisme.

Au final, c’est parce qu’il a intérêt à tenir compte des aspirations de ses salariés, de ses clients et de ses actionnaires que le capitalisme va se transformer. Sous la pression de l’Etat, peut-être. Sans énoncer aux profits, sûrement.


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