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Le bon sens : paresse intellectuelle ou lâcheté cognitive ?

Publié le lundi 21 mars 2022 . 4 min. 01

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Dans son fameux Discours de la Méthode, Descartes annonce d’emblée que nul ne devrait se prévaloir d’une intelligence supérieure puisque le « bon sens », c’est-à-dire la capacité de juger et d’agir raisonnablement, est propre et égal en chacun de nous. Le « bon sens » est de fait la chose la mieux partagée au monde. Voilà qui est de nature à rassurer tous les prosélytes de l’égalitarisme.


Mais comme trop souvent en philosophie, on ne retient d’un raisonnement que la partie la plus saillante, la plus accessible et aussi la plus flatteuse. C’est le cas ici car, après nous avoir réconfortés sur notre disposition universelle au « bon sens », Descartes s’empresse de préciser qu’en rien cette aptitude ne garantit qu’il en sera fait bon usage.


Autrement dit, ce n’est pas parce que nous avons tous la faculté de penser par nous-même que nos jugements sont pertinents. Même frappé au coin du bon sens, un argument ne saurait s’exempter d’explications. Bien au contraire !


Pour preuve, la littérature dédiée au management fourmille de banalités pseudo-intelligentes proclamées avec l’argument « bon sens ». Prenons par exemple celle-ci: « L’art du management est de savoir s’entourer des meilleurs ».


Tout d’abord, très peu de dirigeants et encore moins de managers choisissent l’intégralité des personnes de leur entourage. Et quand bien même se serait le cas, il n’est pas certain que ceux qui sont identifiés comme les meilleurs le reste durablement. Pas sûr non plus qu’ils soient perçus comme tel par le reste des équipes. En réalité, cette notion de « meilleurs » porte en elle le germe de la paresse intellectuelle à moins que ce ne soit celui de la lâcheté cognitive.


La paresse intellectuelle fait l’économie du savoir et de l’effort qu’exige la réflexion. Le « bon sens » fait alors le choix du repos de l’esprit et de sa faculté de juger. C’est ainsi que le bon sens peut nous faire dire que la terre est plate. L’intuition et l’apparence du vraisemblable suffisent à elles-mêmes.   


La lâcheté cognitive est plutôt un refus d’obstacle face à une doxa, c’est-à-dire face à une série d’opinions impératives partagées par un grand nombre de personnes. Le « bon sens » détourne ainsi la curiosité intellectuelle et la raison critique que chacun de nous possède au profit du conformisme social. Par peur du jugement des autres, forte est la pression de rejoindre le discours dominant.


Que ce soit par paresse ou par lâcheté, « nous ne trouvons guère de gens de bon sens, que ceux qui sont de notre avis » pour reprendre le bon mot de La Rochefoucauld.


Certes, il existe tout de même ce qu’il est convenu d’appeler le « bon sens paysan ». Un bon sens qui s’appuie sur une expérience lucide et sensible éprouvée. Une forme d’intelligence honorée par Montesquieu qui voient chez ces amoureux des bêtes et de la terre une incapacité à raisonner de travers faute d’avoir développé un esprit trop sophistiqué.


A l’arrivée, le bon sens est toujours contraint par notre volonté de découvrir la vérité par nous-même et notre logique de pensée elle-même conditionnée par le système socioculturel et éducatif auquel nous appartenons. Voilà pourquoi le bon sens varie d’une société à l’autre, d’une communauté à l’autre, d’une époque à l’autre.


Il y a encore peu, Auguste Detœuf définissait ainsi le « bon sens » français : L'Anglais est un praticien qui n'a pas de théories ; l'Allemand, un théoricien qui applique ses théories et le Français, un théoricien qui ne les applique pas, ce qu’on appelle ici avoir du bon sens.


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