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La bourse ou la vie ? Santé et profits

Enregistré le vendredi 24 avril 2020 . 4 min. 02

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La bourse ou la vie ? La santé des personnes ou la santé de l’économie ? Face à ce choix cornélien que faire ? Nos vies, pas leurs profits, répond un slogan politique auquel, dans les circonstances présentes, il semble difficile de ne pas souscrire. S’il est un principe admis de tous c’est bien celui-là, à savoir que la vie n’a pas de prix.


Sans personne, du reste, il n’y a rien, ni profits, ni idées, ni monde. Les individus vivants sont comme la condition méta-économique de l’économie pourrait-on dire, ce que du reste les économistes ne semblent pas toujours vouloir comprendre, comme l’américain Thomas Schelling qui voudrait en proposer une évaluation quantitative. Or la vie c’est la valeur qui donne le prix aux valeurs. En ce sens nos sociétés en s’interrompant de fonctionner, en nous confiant aux bons soins du confinement, ont bien été forcées de l’admettre.


Ce qui est davantage questionnant dans ce slogan c’est finalement l’adjectif possessif « nos ». Nos vies. La vie n’apparaît en fait dans le monde que sous la forme individuelle. C’est le problème, que notait déjà le philosophe Michel Henry lorsqu’il faisait remarquer que les sociologies qui s’appuient sur «  des lois sociales indépendantes de l’individu » étendent de manière absurde leur «  scientisme primaire au domaine humain. On peut faire une statistique du suicide » disait-il, « sans comprendre un mot à l’angoisse que chaque suicide (présuppose) (2005, p. 76).


Autrement dit agir dans la vie c’est agir individuellement. Une entreprise n’a jamais effectué une livraison ou nettoyé un bâtiment. Ce ne sont là que des métaphores, ou une facilité de langage. Seuls des personnes vivantes ont le pouvoir de le faire.


C’est d’ailleurs la raison pour laquelle une société politique est finalement toujours confrontée à une double contradiction. Celle entre le capital et travail, au fond la question de la justice sociale. Et dans le même temps, un autre conflit se joue entre le collectif et la subjectivité proprement dite des acteurs. Les êtres humains, qui travaillent et s’éprouvent eux-mêmes dans la vie en collaborant les uns avec les autres, aspirent avant tout au bonheur, sans que leur définition du bonheur ne soit identique.


Finalement la situation sanitaire que nous vivons actuellement nous met sans cesse face à cette tension entre le souci de la norme, la vie comme n’ayant pas de prix (sans d’ailleurs que soit précisée la valeur de cet infini), et la visée éthique, chacun aspirant à une définition du bien relative à sa situation et à ses choix de vie. C’est ici le vieux débat, qui refait surface dans le domaine de la décision économique, entre la déontologie, qui s’appuie sur des principes auxquels nous ne pouvons jamais déroger, et l’utilitarisme, qui nous demande plus modestement d’œuvrer à un meilleur état de choses possible.


Or, pour tenter d’y voir clair, le philosophe Paul Ricoeur nous apporte une contribution pour penser ce type de tension, de « hard case »/de cas difficiles comme il le qualifiait lui-même, en proposant ce que l’on pourrait appeler une sagesse de l’ajustement. Une sagesse pratique que tout décideur ferait bien de cultiver. Celle-ci consiste à laisser une place aussi bien aux impératifs catégoriques qu’à l’évaluation au cas par cas, dans un souci de sollicitude à l’égard d’autrui. Il renoue ainsi avec les Grecs anciens qui mettaient en avant le souci de la proportionnalité en toutes choses : plus important que la vérité, que l’art, ou que l’opportunité (le fameux Kairos) il y avait le metron. Qu’était-ce que ce metro ? Eh bien c’est la juste mesure, le jugement proportionné, la convenance et l’harmonie entre les parties du tout. Toutes choses dont la nécessité se fera sentir dès les premiers jours du déconfinement.


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