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Les 2 missions de l'entreprise : 2 versions du capitalisme

Publié le lundi 23 septembre 2019 . 6 min. 21

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On a beaucoup parlé de la déclaration, le 19 août, des PDG américains réunis par la Business Roundtable. Les patrons de 181 compagnies américaines (Apple, Amazon, Citigroup, General Motors, etc.) y annoncent que l’entreprise n’est pas seulement au service de ses actionnaires, mais de toutes ses parties prenantes : clients, salariés, fournisseurs, environnement, « communautés ». Elle a une mission (purpose) qui ne se réduit pas au profit pour l’actionnaire.

On a pu lire un peu partout que c’est, sinon une révolution, du moins une évolution importante. Même Joseph Stiglitz écrit dans un éditorial, que le capitalisme se « modernise ».

A y regarder de plus près, pourtant, rien n’est moins sûr. On pourrait même dire qu’en fait de modernisation, c’est plutôt un retour en arrière. Pour le comprendre, il faut distinguer deux sens du mot « mission ».

La « mission », version traditionnelle : au service de la création de valeur à long terme

Le fait d’avoir une « mission », parfois appelée « ambition », « raison d’être », ou « projet d’entreprise », ça n’a rien de nouveau. Dans sa dernière édition, le Strategor, manuel de stratégie qui fait référence en France, en parle dès la page 2. Une « mission », c’est une manière de donner un cap de long terme à l’entreprise, mais surtout d’assurer la motivation et la cohésion des collaborateurs : très peu de gens se lèvent le matin pour aller au travail en se réjouissant des profits qu’ils vont créer pour les actionnaires. C’est pourquoi les missions sont généralement inspirantes, mais un peu vagues : bien servir ses clients, bâtir une organisation pérenne, rendre le monde un peu meilleur, voilà le genre de « mission » qu’on énonce depuis des lustres dans les rapports annuels.

Dans le même esprit, il est intéressant de lire le détail de la déclaration de la BRT sur ce que l’entreprise doit à ses « parties prenantes ». Par exemple, les entreprises doivent « délivrer de la valeur à leurs clients », « investir dans leurs employés », et « traiter leurs fournisseurs de manière juste et éthique ». C’est le strict minimum qu’on est en droit d’attendre : a-t-on jamais vu une entreprise déclarer qu’elle va traiter ses fournisseurs de manière injuste et contraire à l’éthique ? Et surtout, là encore, ce sont des comportements qui sont évidemment dans l’intérêt de moyen terme des actionnaires. Une entreprise qui sert mal ses clients, maltraite fournisseurs et ne fidélise pas ses salariés n’a aucune chance de créer de la valeur à long terme pour ses actionnaires. Là non plus, il n’y a rien de nouveau. Ce serait différent si l’on parlait, par exemple, de payer ses impôts dans les pays où l’on opère – sujet sur lequel la BRT est muette. Pourquoi ? Parce que là, on est bien dans un jeu à somme nulle : ce qui est payé au fisc ne sera pas versé aux actionnaires.

Ce que disent, donc, les entreprises de la BRT, ce n’est pas qu’elles veulent réinventer le capitalisme. C’est exactement le contraire ! Elles veulent revenir au capitalisme d’avant les années 80, un capitalisme raisonné, équilibré, éclairé. Pour cela, elles demandent aux actionnaires d’être un peu moins court-termistes. Ce n’est pas rien, certes ; mais ce n’est certainement pas une révolution.

La « mission » des entreprises à mission, complément de la création de valeur actionnariale

Il existe bien un capitalisme « modernisé », mais ce n’est pas celui-là.  Car à côté de cette vision très traditionnelle de la « mission », il y a des entreprises qui donnent au mot « mission » un sens différent : distinct et complémentaire de l’objectif de profit. Il existe pour cela des statuts particuliers : les benefit corporations ou les flexible purpose corporations dans le droit anglo-saxon. En France, on peut déjà opter pour un statut coopératif, ou pour celui d’entreprise solidaire d’utilité sociale. 

De manière moins contraignante, certaines entreprises se font labelliser par des organismes indépendants qui attestent de leur comportement vertueux sur diverses dimensions d’intérêt général. Le plus connu de ces labels est celui de B_Corp, décerné par une ONG américaine, et obtenu par des entreprises comme Patagonia ou Ben & Jerry’s, sur la base de quelque 200 critères d’évaluation.

La démarche reste aujourd’hui assez limitée dans son ampleur : il y a environ 3000 B-Corps, ce qui est une goutte d’eau ; et principalement, d’ailleurs, des entreprises tournées vers les consommateurs, pour lesquelles la démarche est relativement peu contraignante et apporte des résultats positifs en termes d’image. 

Mais même si elle est encore balbutiante, cette logique nous fait bien entrer dans un capitalisme « modernisé », ou « réinventé ». L’intérêt des actionnaires n’est plus la seule finalité : il y a d’autres objectifs, placés sur un pied d’égalité avec celui-là. L’entreprise définit des missions et des objectifs sur lesquels on pourra mesurer ses progrès. Et sa gouvernance s’ajuste pour qu’elle rende des comptes sur toutes ces dimensions.

Chose intéressante, la loi PACTE, en France, a bien fait cette distinction. Toute entreprise peut se doter d’une raison d’être, qui définit des objectifs de long terme et donne un cap à ses choix. La « raison d’être » est ici une nouvelle formulation de la mission au sens traditionnel. Mais la loi PACTE, quand elle entrera en vigueur, permettra également à une entreprise de devenir une société à mission, qui inscrit dans ses statuts des objectifs d’intérêt général. Il faudra pour cela se doter d’un comité de mission, nouvel organe de gouvernance, en plus du conseil d’administration, qui sera chargé de vérifier l’exécution de la mission.

A la question « l’entreprise a-t-elle une mission », la réponse est donc oui … elle en a même deux ! Car il y a bien deux versions différentes de la mission ; deux visions différentes de la hiérarchie entre les parties prenantes ; et au fond deux visions différentes du capitalisme : il y a ceux qui veulent tout changer ; et il y a ceux qui, comme Tancrédi dans Le Guépard pensent que « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ». Ce n’est pas la même chose…


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