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14/12/202006:05

Voici des années que l’hypertrophie de la finance est perçue comme le talon d’Achille des économies avancées. Avant crise, beaucoup d’observateurs scrutaient le « Big One », cette conflagration financière majeure dont l’ampleur devait reléguer la crise de subprimes au rang de simple spasme avant-coureur. Entre des États surendettés, des banques centrales aux bilans surdimensionnés, des agents privés abusant de l’artifice du levier d’endettement, des acteurs financiers de plus en plus concentrés, des prix d’actifs déconnectés des performances réelles… tous les ingrédients semblaient réunis pour que la finance joue un rôle de catalyse et d’amplification de la prochaine crise. Le séisme est paradoxalement venu de l’économie réelle, et la finance, loin d’amplifier le choc, vole au secours de cette dernière. Ni krach boursier, ni effondrement de la rentabilité bancaire, ni crise des changes, ni défaut souverain, ni faillite d’un acteur systémique. La finance offre le tableau d’une improbable résistance… à ce stade du moins.


Un grand jeu à la Ponzi


Car la situation rappelle la réplique culte du film "La Haine" : "Jusqu’ici, tout va bien… Mais l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage." Il ne faut pas se leurrer, la fuite en avant financière, même si elle sauve les meubles à court terme, constitue un saut dans l’inconnu, dont nul ne sait prophétiser l’issue. La finance n’a cessé au fil des décennies de renforcer son immunité aux aléas de l’économie réelle en reportant le risque sur les autres agents. À travers la flexibilisation et maintenant l’ubérisation du marché du travail, à travers une externalisation toujours plus poussée qui reporte les ajustements sur la sous-traitance, à travers aujourd’hui le télétravail qui ouvre la perspective d’une flexibilisation des charges immobilières… Mais l’immunité de la sphère financière relève d’abord et avant tout de l’ampleur atteinte par la socialisation des pertes du privé, à travers l’action conjuguée des États et des banques centrales : généralisation du chômage partiel, garantie des prêts aux entreprises, recapitalisation des groupes ont pour arrière-plan un refinancement illimité des dettes publiques par les banques centrales. Et tant que dure ce compromis entre État et banques centrales, la sphère financière bénéficie d’un système d’assurance et de réassurance sans limites. De fait, la stabilité de l’économie mondiale repose entièrement sur un grand jeu à la Ponzi, dont les banques centrales sont devenues la caution ultime.


L’improbable remontée des taux


Dans ce contexte d’immunité, on perçoit difficilement l’étincelle qui embraserait demain le système financier. Jusqu’ici, beaucoup d’observateurs voyaient dans une normalisation des taux d’intérêt le grand catalyseur d’une catastrophe inévitable. Une remontée des taux qui saisirait à la gorge les États surendettés et les entreprises qui ont abusé du levier d’endettement. Sauf que précisément, les taux zéro, en maintenant en état de survie artificielle des entreprises potentiellement défaillantes, entretiennent une situation de surcapacité et de déflation rampantes qui diffère sine die toute perspective de remontée des taux. Et qu’aujourd’hui nul n’a intérêt à cette remontée, ni les entreprises, ni les États, ni même les banques centrales, qui détenant une masse colossale de titres à leur actif, devraient encaisser des pertes considérables en cas de remontée des taux.

 
Dégradation des bilans bancaires : des antidotes existent


L’autre zone de vulnérabilité de la finance réside dans la dégradation rampante des bilans bancaires. La politique de fuite en avant dans la dette et les crédits de trésorerie charge les banques de créances à la qualité douteuse. Si la grande vague de défaillances post-covid a bien lieu, elle impactera par effet domino les crédits couverts par la garantie de l’État, mais aussi les crédits antérieurs qui représentent 90% des encours bancaires. Mais, même dans ce scénario, la recapitalisation par les États, l’adaptation des règles prudentielles et le refinancement des banques centrales constituent un antidote au risque de propagation systémique.


Tous les ingrédients d’une grande conflagration sociale sont réunis


On peut aussi imaginer une vague de défiance sur les marchés, pris de vertige face au décalage entre les valorisations et les performances réelles des entreprises. Une véritable politique antitrust aux États-Unis, qui ferait exploser les rêves hégémoniques et la bulle des Gafam, pourrait par exemple constituer l’étincelle fatale. Ce scénario n’est pas à exclure, sauf qu’une fois encore, ce ne sont pas les grands fonds gestionnaires d’actifs qui prendraient les pertes, mais les tiers dont ils gèrent les portefeuilles… Autrement dit les ménages fortunés, avec des effets de second ordre sur l’activité réelle.


Et l’on se dit qu’in fine, le scénario catastrophe n’est pas à rechercher dans la finance elle-même, mais dans tous les effets collatéraux et les distorsions induites par la fuite en avant financière : concentration croissante de la richesse, barrières de prix immobiliers de plus en plus infranchissables pour la classe moyenne, dégradation des parcours professionnels, sous-investissements collectifs et sociaux sacrifiés sur l’hôtel du renflouage de la sphère privée… Il y a là les ingrédients d’une grande conflagration sociale qui constitue la plus forte menace pour la stabilité financière.


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