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10/03/202105:48

Il y a quelque chose de fascinant dans le capitalisme actionnarial contemporain lorsque l’on scrute les niveaux de richesse stratosphériques atteints par certaines de ses figures les plus emblématiques. Nouveaux dieux de l’Olympe dont la rivalité au sommet est réglée par les cours de Bourse au jour le jour, les rumeurs, les divorces, les démêlés judiciaires, les folles déclarations….


Le compromis fordiste a volé en éclat


On ne résiste bien sûr pas à la tentation de donner les chiffres de ces premières fortunes mondiales, même si ce sont ceux d’un jour : avec Jeff Bezos qui au 9 mars 2021 a repris la tête du classement avec une fortune estimée à 174 milliards de dollars, Elon Musk à 149 que l’Hubris a propulsé au sommet, Bill Gates à 136 milliards, Bernard Arnault à 117, Marc Zuckerberg, Warren Buffett, Larry Page, Sergey Brin à plus de 90 milliards… Tous figures emblématiques de géants planétaires triomphants qui transfigurent le capitalisme contemporain : de la Tech, de la gestion d’actif, du luxe, du e-commerce. Les 35 premières fortunes du monde représentent l’équivalent du PIB d’un pays comme la France.


Évidemment, ces chiffres donnent le tournis. Ils deviennent symptomatiques d’un compromis fordiste qui a volé en éclat depuis les années 80. Ils deviennent l’expression paroxystique d’un dérèglement, d’une explosion des inégalités, voire d’un enrichissement en temps de guerre sanitaire, qui nourrit les idées complotistes les plus folles. Ce discours sur l’extravagance nourrit inévitablement l’idée d’une dérive dangereuse du rapport de force entre le capital et le travail, d’une déconnexion profonde de la finance qui produit des niveaux de fortune, dont les montants ne font plus sens à échelle d’un individu et qui ne servent à rien si ce n’est à armer la frustration et le risque de conflagration sociale.


Un système de croyances à l’origine de l’enrichissement des fondateurs créateurs


Mais à cultiver le sensationnel, en se focalisant sur les sommets, en personnalisant les enjeux, on passe malgré tout à côté d’enjeux essentiels. Ces richesses phénoménales suggèrent à tort, dans l’entendement commun, qu’il y a eu ponction tout aussi phénoménale sur le revenu national. Si les 35 premiers milliardaires possèdent une richesse équivalente au PIB français, c’est qu’ils ont accumulé à leur profit l’équivalent du PIB de la 6e puissance mondiale. À leur profit et au détriment des autres dans un jeu à somme nulle via l’accumulation de rémunérations exorbitantes. Ces dernières existent certes, comme pour le PDG d’Alphabet (Google) ou celui de Starbucks qui ont gagné en 2020 plus de 1 000 fois le salaire d’un de leur salarié médian en 2020, mais ne produisent pas des fortunes aussi vertigineuses.


Ce dont on parle-là, c’est de la trajectoire d’enrichissement de fondateurs créateurs, propriétaires (pour partie au moins) de leur entreprise, et parfois de leurs héritiers. Avec pour certains d’entre eux, des mises de fonds dérisoires comme lorsque Steve Job et Steve Wozniak vendent une calculatrice HP et un van combi pour réaliser leur première mise de fonds. C’est la valorisation de cette entreprise qui génère l’enrichissement par la suite. Une valorisation qui résulte :


- du jeu de croyance sur les profits futurs que distribuera l’entreprise dans le futur ;
- du jeu d’enchère entre gestionnaires d’actifs, auxquels les apports de liquidité des banques centrales ne fixent plus de limites ;
- de phénomènes d’agglomérations et de domination qui jouent sur un mode cumulatif, sur le pouvoir de captation des brevets les plus prometteurs par les entreprises déjà hypervalorisées, etc.


Des États au service du « nouvel ordre »


Je passe rapidement sur cette conjonction de mécanismes qui pousse tout le système vers les sommets, sans nécessairement puiser dans les ressources de l’entreprise. Avec à la clé des milliardaires qui sanctuarisent fiscalement leurs fortunes dans des fondations philanthropiques et qui par ce truchement deviennent des acteurs clés de la solidarité et du mécénat culturel. Qui font main basse par croissance externe sur les médias. Qui se lancent dans des projets spatiaux ou monétaires, avec les crypto-monnaies qui jusqu’ici avaient toujours été l’apanage de l’État, privatisant des domaines autrefois réservés à la puissance publique et symboles de sa souveraineté.


Et avec en arrière plan, des États larbins utiles de cette transformation. À qui l’on demande de jouer un rôle moteur via la commandite publique dans la digitalisation de l’économie, dans le financement de la R&D ou du spatial, dans la solvabilisation des nouveaux marchés. À qui l’on demande que le système soit libéré de toute contrainte budgétaire. Des États qui ont droit de s’endetter sans limites tant qu’il s’agit de préserver le château de cartes des valorisations boursières vertigineuses. Et qui, désarmés fiscalement, n’ont qu’un très faible pouvoir de ponction et d’intéressement sur les richesses phénoménales que génère la nouvelle économie dont ils financent l’éclosion.


Et au bout du compte, derrière cette dérive vertigineuse des richesses, il n’y a pas forcément un dérèglement fatal, une bulle vouée à exploser, mais bien un nouvel ordre, un nouveau régime qui ne cesse de se renforcer, et qui déplace les centres de décision et les lieux de pouvoir.


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