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Partout à travers le monde développé, les performances de productivité se sont affaissées. C’est un symptôme général et un constat statistique que l’on peut de moins en moins mettre sur le compte de la spécificité de la crise de 2008.


De faibles gains de productivité malgré la révolution digitale


La violence du choc sur le PIB n’a pas eu fort heureusement des conséquences d’ampleur équivalente sur les capacités de production. Politique monétaire, soutien fiscal aidant, les bilans privés ont encaissé le choc, limitant les faillites et amortissant le choc sur l’emploi. En conséquence, la productivité a plongé partout, et ce trou d’air a affecté les tendances plusieurs années durant. Bâtir sur la base de ce hiatus entre la vitesse d’ajustement des flux et la lenteur d’ajustement des stocks, un discours sur la panne du progrès technique était prématuré 5 ou 6 ans après la crise.


Mais 10 ans après le choc, l’effet de traîne de la crise peut de moins en moins être invoqué. Et force est de constater qu’en dépit de l’embellie de l’activité mondiale après 2014, la productivité n’a nulle part rétabli ses rythmes d’avant-crise. Ce simple constat donne du crédit aux tenants de la stagnation séculaire. La révolution digitale a des retombées décevantes en termes d’efficacité productive. Et ce constat disqualifie du même coup le discours sur la fin du travail, c’est-à-dire tous ceux qui annonçaient une énorme saignée sur les emplois « digitalisables ». Comme nous l’avons souligné dans une récente vidéo, concernant les États-Unis, ces petits emplois ont continué à proliférer, même lorsque leurs caractéristiques les exposaient hautement au risque d’automatisation.


Les pays convergent vers la norme US


Sur la base de ce constat, faut-il faire une croix sur la productivité comme moteur de croissance des pays avancés dans les années à venir ?


Reprenons le graphique sur les tendances à 5 ans de la productivité horaire du travail. Avant même l’érosion des trends, ce qui frappe, c’est la convergence des pays avancés sur la tendance américaine, pays dont le régime de croissance de la productivité a toujours été faible comparé aux autres économies de l’OCDE, et pays que l’on identifie pourtant comme étant à la frontière technologique. Mettons ainsi le focus sur la courbe américaine qui semble définir le régime de convergence. Force est de constater que les rythmes voisins de 2-3% observés dans les années 2000 font plutôt figure d’anomalie historique, et que les performances récentes nous ramènent plutôt au régime permanent de l’économie américaine. L’idée reçue selon laquelle être en leadership technologique irait de pair avec de hautes performances en termes de productivité du travail est infirmée par le cas américain.


La forte flexibilité du marché du travail a traditionnellement facilité le déversement des moins qualifiés sur des petits jobs périphériques de services. C’est une des modalités de distribution des gains de productivité. Les gains de productivité peuvent se diffuser dans l’économie par la hausse du salaire horaire ; mais ils peuvent aussi se diffuser par la démultiplication des petits jobs. Le résultat, c’est que, a posteriori, les gains de productivité ne sont plus visibles au plan agrégé. De ce point de vue, derrière le ralentissement des gains de productivité des économies de l’OCDE, il y a un puissant mouvement de convergence vers la norme américaine, en même temps que ces pays ont aligné la régulation de leur marché du travail sur celle des États-Unis.


Le numérique dégrade la productivité à grande échelle


Cet effet d’inclusion des moins qualifiés dans le marché du travail prend une nouvelle dimension avec la révolution digitale. Au niveau micro-économique d’une plateforme, la désintermédiation — c’est-à-dire le court-circuitage de certains intermédiaires et leur prise en charge par des logiciels — produit des gains de productivité. Mais ces plateformes mobilisent, on le sait, un halo de petits emplois dédiés à la logistique ou aux micro-tâches que l’intelligence artificielle ne parvient pas encore à traiter, qui dégradent la productivité à plus grande échelle. Ces mêmes plateformes favorisent aussi l’explosion des services à la personne, boostés par les nouvelles possibilités de contact client, d’organisation, de notation, liées aux outils numériques… Or ce sont des secteurs sur lesquels les niveaux comme les progrès de productivité demeurent très faibles. L’hyper-efficacité des process du numérique va de pair avec une prolifération de petits métiers, la technologie étant aussi facilitatrice du grand déversement.


Reste que même aux États-Unis, on observe bien un ralentissement persistant de la productivité, de plus d’un demi-point, au regard du régime de longue période. Ici, la captation de la rente technologique par un trop petit nombre et l’attrition induite des débouchés fournissent une bonne clé d’explication. Mais, in fine, on peut croire à un ralentissement durable et permanent de la productivité, sans que cela ait un quelconque rapport avec l’idée de panne du progrès technique.


Publié le jeudi 12 décembre 2019 . 5 min. 50

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