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L’incroyable stop-and-go de l’activité en forme de montagnes russes qui s’est joué en quelques mois entre mars et septembre, aussi fascinant et spectaculaire soit-il, n’est qu’un épiphénomène au regard des transformations et des recompositions qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans nos économies. Ces dernières s’inscrivent dans une temporalité longue. Et le grand V que nous venons de vivre n’est ni plus ni moins que le résultat mécanique d’une suite d’actions délibérées, visant à mettre momentanément les hommes, les activités et les revenus sous cloche. Comme le souligne à juste titre l’économiste Robert Boyer, rien de ce qui se déroule sous nos yeux depuis mars ne s’apparente à une séquence récession, reprise et encore moins à un retour à la normale. Nous entrons aujourd’hui dans une zone de grande incertitude où rien n’est écrit d’avance. Le monde d’après n’est pas à notre porte.


De multiples narrations qui atténuent la peur de l’inconnu


Les plus optimistes, au moment de la déflagration, nous ont fait miroiter la bascule accélérée dans le monde d’après. La crise, catalyseur du changement, accélérateur de la destruction créatrice, c’est un grand classique. Et toute la pédagogie des plans dits de relance au plan national et européen consiste à nous faire croire que quelques milliards d’euros d’investissement nous ouvrent les portes d’une nouvelle aire de croissance qui serait déjà à portée de main. Comme si nous touchions dès à présent la rive du nouveau monde. Sauf, que nous sommes aujourd’hui embarqués dans une grande traversée qui nous éloigne du monde d’avant, sans que les rives du monde d’après soient encore visibles. Cette traversée, pleine d’aléas, nous conduit vers une terra incognita tout aussi mystérieuse. Chacun y projette sa propre normativité. Et nous nous berçons de narrations qui atténuent la peur de l’inconnu.


A minima, certains guettent ce moment où le PIB rejoindra le niveau qu’il avait avant la crise sanitaire… comme si ce point marquait la résolution de quelque chose, le retour à une normalité qui n’aurait d’autre marqueur que le niveau de richesse. Une définition bien arbitraire et réductrice de la normalité, il faut en convenir, où les craquements sociaux, les cataclysmes climatiques, la montée des autoritarismes, l’univers de taux zéro, etc. qui prévalaient avant crise faisaient tout à coup figure de point de normalité et d’équilibre.


Pour d’autres, ceux qui, déclinistes depuis des décennies déjà, interprétaient l’économie à travers le prisme de la contrainte budgétaire, la période qui s’ouvre n’est que le long chemin de croix de notre appauvrissement inévitable et de notre rédemption par le remboursement des dettes.


Pour d’autres encore, la crise doit nous projeter dans un capitalisme écologique et social, parcimonieux, préservant les ressources et la planète… La crise devenant l’accélérateur d’un monde d’après, plus beau, plus équitable, plus vertueux.
Pour d’autres enfin, cette crise entérine la prise de pouvoir des Gafam sur l’économie. Elle parachève la mue du travail, sous l’emprise des réseaux planétaires : le télétravail et la visioconférence remettant en cause la nécessité d’un face-à-face ou d’une mobilité physiques et sacrant la mise en œuvre à distance des services. L’économie a continué à tourner en dépit de la distanciation imposée dans de nombreux domaines, se transformant un temps en grande plateforme collaborative, avec l’État maitre d’œuvre de la collectivisation des revenus, nous projetant dans les rêves les plus fous de Rifkin.


Japonisation de l’économie


Et entre le temps court, celui des plans dits de relance — qui ne sont au fond ni plus ni moins que des dispositifs de sauvetage ou de première urgence qui maintiennent en survie artificielle des pans entiers de l’appareil productif — et des plans d’investissement dans un monde d’après qui demeure à l’ébauche, on se dit que s’ouvre devant nous une longue plage temporelle d’une ou deux décennies ou plus sur laquelle nous n’avons aucune représentation. Le mot transition nous tient lieu de cache-misère intellectuel. Elle nous permet d’esquiver la réflexion sur cet entre-deux supposé nous séparer de deux états stables. Et si nous y portions plus d’attention, plutôt que de mystifier un état futur de l’économie, peut-être se rendrait-on compte que le monde dans lequel nous sommes aujourd’hui, celui de l’hyperliquidité, des taux zéro, du financement monétaire de la dette, d’une économie zombie survivant en lévitation sans contrainte d’endettement, définit un régime de croissance plus stable et plus soutenable que supposé. Et que cette japonisation est peut-être la solution la moins violente pour financer le considérable besoin de renouvellement du capital qui sous-tend la transformation verte du capitalisme.


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