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Remettre la reconnaissance individuelle au centre de l'économie

Publié le mercredi 29 mai 2019 . 4 min. 50

https://player.vimeo.com/video/329993688?autoplay=1 Thierry-Philipponnat-Remettre-la-reconnaisance-individuelle-au-centre-de-l-economie-306345564.jpg picto
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De Platon à Sloterdijk en passant par Hegel et Fukuyama, le besoin de reconnaissance individuelle, qui est l’un des sens du concept que les Grecs anciens appellent thumos, est reconnu comme un moteur essentiel du comportement humain et de la dynamique sociétale. Malheureusement, ce point est largement ignoré par la discipline économique et le capitalisme souffre de l’oubli du fait qu’il constitue, autant que la satisfaction des besoins matériels, le moteur de l’activité économique.

Il existe aujourd’hui peu de remises en cause d’un système économique reposant sur la propriété privée des moyens de production. Par contre, il existe une remise en cause d’un système économique productiviste dont le succès ou l’échec sont uniquement mesurés par l’enrichissement monétaire et pour lequel la reconnaissance des personnes, quand elle existe, ne constitue le plus souvent qu’un outil de management en vue d’augmenter la production.

Deux thèmes récurrents du débat économique permettent d’illustrer ce point :

La question des inégalités tout d’abord. Contrairement aux apparences, cette question n’est pas une question d’argent mais une question de place relative des individus dans la société. Les disparités extrêmes de revenus ont en effet comme conséquence de briser le lien indispensable à la fois pour faire vivre ensemble des populations variées et pour engendrer une dynamique économique générale. Là où des inégalités que l’on pourrait qualifier de « raisonnables » sont non seulement naturelles mais également utiles pour servir d’aiguillon car l’envie d’atteindre un statut et des revenus supérieurs agit comme motivation pour travailler, pour s’améliorer, pour apprendre ou pour s’insérer, des inégalités trop fortes agissent dans le sens inverse puisque les personnes concernées acquièrent la conviction qu’il ne sert à rien de tenter de réduire une distance avec la catégorie supérieure perçue comme trop grande pour être franchissable, engendrant ainsi un mécanisme d’auto-exclusion. 

La question des exigences de diplôme ou de qualification nécessaires pour exercer une profession nous donne une deuxième illustration de ce point.

L’idée de supprimer les exigences de diplôme ou de certification pour les emplois réputés les moins qualifiés est régulièrement mise en avant comme un moyen de stimuler l’activité économique en abaissant les barrières à l’entrée.

Mais, au-delà même du fait que tout métier requiert une qualification bien réelle, la mise en œuvre de cette idée génère chez les personnes concernées un sentiment d’exclusion lié à la perte de reconnaissance par la société. Incidemment, elle alimente la dynamique de rejet des élites que l’on voit monter partout aujourd’hui: pourquoi, en effet,  le plus grand nombre devrait-il reconnaître les élites dirigeantes d’un système qui décide de ne plus les reconnaître ? Quand plus personne n’est reconnu, plus personne n’est respecté et les germes d’autodestruction de la société sont plantés.

On voit le potentiel destructeur de la phrase prononcée par Emmanuel Macron  le 29 juin 2017 à l’occasion d’un discours à Station-F dans lequel il affirmait, je cite : « une gare c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ».  En prononçant cette phrase, le Président de la République se situait à l’opposé de la prise en compte d’un thumos qui, notamment chez Platon, dénote aussi l’idée de « respect de soi ». Cela n’est évidemment pas neutre émanant du chef de l’Etat, surtout lorsque l’on sait que la colère constitue l’autre face du thumos grec.

La prise en compte du besoin de reconnaissance inhérent aux êtres humains est la condition préalable à la résolution des nombreux  défis auxquels l’économie capitaliste est confrontée. L’alternative, remarquablement décrite par Peter Sloterdijk dans son ouvrage « Colère et temps » publié en 2007, est de voir exploser la colère sociale accumulée à force de non-reconnaissance des personnes.

En ces temps marqués en France par un grand débat se voulant réponse à une colère sociale et voyant émerger des propositions parfois aussi contradictoires qu’une baisse de la pression fiscale couplée à une augmentation des services publics, il n’est pas inintéressant de relire la définition que Sloterdijk donne du vandalisme comme une «colère qui a définitivement renoncé à l’intellect».

Comme nous l’apprend la tragédie grecque, déminer la colère est un préalable à la mise en œuvre de la raison, et cela vaut également en matière économique.


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